Article de dossier

© U.S. Army Corps of Engineers Europe District , USACE, DCMA volunteers clean stones, honor local Holocaust victims, 2 mai 2012 Source (CC BY 2.0)

La nostalgie : rêve ou cauchemar ?


Dossier : 

Paul RAUCHS

Paul RAUCHS est psychiatre et psychanalyste à Luxembourg. Il est l’auteur de « Maux dits d’Yvan », chronique consacrée à l’actualité politique, sociétale et culturelle, paraissant dans l’hebdomadaire D’Letzeburger Land. Il a publié et continue à publier de nombreux articles et interventions dans la presse écrite et audiovisuelle, générale et professionnelle.

Beradt C. Rêver sous le Troisième Reich. Paris: Editions Payot; 2002.

Bolzinger A. Histoire de la nostalgie. Paris: Campagne première; 2007.

Cayrol J. Les rêves concentrationnaires. Les Temps Modernes 1938 : 520-535.

Freud S. Die Traumdeutung. G.W., tome double 2/3, 1900.

Freud S. Das Unheimliche. G.W., tome XII, 1919 : 229-68.

Huber JP. La nostalgie et son histoire. Psychologie Médicale 1981; 10: 1587-1591.

Jaspers K. Heimweh und Verbrechen. In: Gesammelte Schriften zur Psychopathologie. Heidelberg: Springer; 1909 : 1-82.

Klemperer V. LTI. Halle: Max Niemayer Verlag; 1937.

Pinel P. Nostalgie. In: Encyclopédie Méthodique. Paris: Agasse; 1821, tome X de médecine.

Rauchs P. Le roman de la nostalgie. Psychiatrie Française 1998; 2: 126-31.

Rauchs P. La nostalgie ou le malentendu du retour. L’Evolution Psychiatrique 1999; 64: 281-88.

Rauchs P. Du bon usage de la nostalgie. Paris: L’Harmattan; 2013.

Pour citer cet article :

Rauchs P. La nostalgie : rêve ou cauchemar ? L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2014, vol. 15, n°3, pp. 310-317


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/articles-dossier/la-nostalgie-reve-ou-cauchemar/

La nostalgie : rêve ou cauchemar ?

Le mot nostalgie vient du vocabulaire médical: de 1688 jusqu’au XIXe siècle il désignait un état dépressif grave menant à la mort et causé par le mal du pays. Cette description ne répond bien sûr plus aux canons de la scientificité contemporaine, mais la nostalgie n’en continue pas moins de teinter le vécu de l’exilé. Le rêve lui-même est en quelque sorte un exil qui peut virer au cauchemar. En partant des rêves collectés par Charlotte Beradt auprès des exilés intérieurs du Troisième Reich, l’auteur s’interroge sur les liens entre l’ancienne acception du concept de nostalgie et les acquis de la psychanalyse.

Mots clés : Beradt Charlotte, exilé, nazisme, nostalgie, psychanalyse, rêve.

Nostalgia: dream or nightmare?

The word “nostalgia” is originally a medical word. From 1688 to the end of the 19th century, it designated a major and lethal depression, caused by homesickness. This definition of nostalgia, of course, does not respond to the criteria of contemporary science any more, but it continues to be experienced by exiled people. The dream can be considered as an exile that sometimes turns into a nightmare. Charlotte Beradt collected the dreams of internally displaced during the Third Reich. Through the analysis of these dreams, the author questions the relation between the ancient concept of nostalgia and modern psychoanalysis.

Keywords: Beradt Charlotte, dream, exiled, internally displaced, nazism, nostalgia, psychoanalysis.

La nostalgia: sueño o pesadilla?

La palabra nostalgia proviene del vocabulario médico: de 1688 hasta el siglo XIX este término designaba un estado depresivo grave que llevaba a la muerte y que era ocasionado por la añoranza del propio país. Aunque esta descripción ya no corresponde a la terminología científica contemporánea, la nostalgia sigue matizando la vivencia del exilio. El sueño en sí mismo es de alguna manera una forma de exilio que puede transformarse en pesadilla. A partir de los sueños de los exiliados interiores del Tercer Reich, recolectados por Charlotte Beradt, el autor se cuestiona sobre las relaciones entre la antigua acepción del concepto de nostalgia y el conocimiento psicoanalítico.

Palabras claves: Beradt Charlotte, exiliado, nazismo, nostalgia, psicoanálisis, sueño.

Ce n’est pas parce que l’exil se révèle bien trop souvent être un cauchemar, que les exilés ne rêvent pas et que leurs rêves se doublent en quelque sorte d’un exil intérieur. Nous n’en voulons pour preuve que les rêves et les cauchemars que Charlotte Beradt a transcrits parmi les exilés intérieurs du Troisième Reich. On retrouve dans ces véritables exemples cliniques bien des traits qui rappellent ce que les anciens auteurs décrivaient dans la « nostalgie ».

La nostalgie est un affect qui teinte le vécu de tout exilé mais dont on ignore en général qu’il tire son origine du vocabulaire médical. Malgré son étymologie grecque, le mot a été inventé assez récemment, en 1688, par un obscur médecin alsacien, un certain Johannes Hofer, qui a appelé nostalgie une maladie dépressive causée par le mal du pays et menant à la mort si le patient ne peut pas être rapatrié. Jean Pierre, un psychiatre alsacien, a été le premier en France a avoir tiré la nostalgie, cette belle au bois dormant, de son sommeil.

Cette apparente naïveté nous fait peut-être sourire aujourd’hui, mais pendant plus de deux siècles la nostalgie traînait dans tous les traités de médecine, et les plus illustres médecins et psychiatres dissertaient sur la nostalgie : d’Auenbrugger à Cabanis, de Broussais à Pinel, voire même de Jaspers à Freud. Il est vrai qu’au fil des siècles, le regret de la patrie absente est devenu attendrissement sur un passé irrémédiablement révolu et le regret de l’espace absent s’est donc métamorphosé (aussi) en regret du temps perdu. Et l’improbable retour dans la patrie a fini par faire écho à l’impossible retour dans l’enfance. Mais le mal du pays n’a, bien sûr, pas attendu que les médecins s’en saisissent pour faire souffrir ses victimes. Ovide perd son latin sur les rives du Bosphore, Ulysse met toute son énergie à ne pas retrouver le chemin d’Ithaque, Victor Hugo enterre les exilés à Guernesey et la Sehnsucht (désirance) devient enfin la langue maternelle des romantiques allemands.

Mais si nous voulons bien aller voir de près ce que le mot même de nostalgie veut dire jusque dans son étymologie, nous nous rendons bien vite compte qu’il y a en fait tromperie sur la marchandise : l’accolement des deux mots grecs nostos et algos signifie « douleur du retour ». La souffrance ne viendrait donc pas de l’absence de la patrie, mais elle naîtrait des retrouvailles avec elle. Voilà bien un renversement de sens que des psychiatres latino-américains ont qualifié de dérencontre quand ils ont travaillé sur le retour au Chili des expatriés que le régime de Pinochet avait exilés. Nous comprenons mieux alors qu’Ulysse ait préféré tenir son objet du désir à distance plutôt que de s’en approcher comme Icare qui s’y est brûlé les ailes.

 L'accès à cet article est réservé aux abonnés.


Connectez-vous pour accéder au contenu

ou abonnez-vous en cliquant ici !


Inscrivez-vous
à notre newsletter

Abonnez-vous à notre liste de diffusion
et recevez des nouvelles de la revue L'autre
directement dans votre boîte email.

Merci pour votre inscription !