Article de dossier

© JM, looking over Timbuktu Source (CC BY 2.0)

Les itinéraires migratoires illégaux des Maliens

Récits de deux migrants sur leurs parcours


Mamoutou TOUNKARA

Mamoutou TOUNKARA est docteur en sciences sociales de l’Université Paris-Est Créteil Val de Marne.

Ba CO. et al. Les tendances migratoires clandestines en Afrique de l’Ouest. Etudes de cas du Ghana, Mali, Mauritanie et Sénégal. OSIWA; 2008.

Cette France-là, volume 2 (01-07-2008/30-06-2009). Paris: Editions Association ; 2009

Daniel S. Les routes clandestines. L’Afrique des immigrés et des passeurs. Paris: Hachette; 2008.

Daum C. Les associations de Maliens en France. Paris: Editions Karthala; 1998.

Guiraudon V. Lutte contre les passeurs: une politique qui ne protège pas les victimes de l’immigration illégale. Réseau Terra; N°19.; 2008.

Laacher S. De la violence à la persécution, femmes sur la route de l’exil. Paris: La Dispute; 2010.

Laacher S. Passeurs, passagers et points de passage. In: Jafferlot C, Lequesne C. (sous la dir. de). L’enjeu mondial. Les migrations. Paris: Presses de sciences Po.; 2009.

Laacher S, Mokrani L. Le passeur et le passager, deux figures inséparables. Pleins Droits; novembre 2002.

Ministère des Maliens de l’extérieur. Politique nationale de migration du Mali. Bamako, septembre 2014.

Spire A. Accueillir ou reconduire. Enquêtes sur les guichets de l’immigration. Paris: Editions Raison d’Agir; 2008.

Timera M. Les migrations des jeunes sahéliens: affirmation de soi et émancipation. Autrepart 2001; (18): 37-49. 

Viet V. La France immigrée. Construction d’une politique 1914-1977. Paris: Fayard; 1998.

Pour citer cet article :

Tounkara M K. Les itinéraires migratoires illégaux des Maliens : récits de deux migrants sur leurs parcours. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2017, volume 18, n°1, pp. 27-37


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/articles-dossier/itineraires-migratoires-illegaux-maliens/

Les itinéraires migratoires illégaux des Maliens : récits de deux migrants sur leurs parcours 

Le durcissement des conditions d’obtention de visas est à l’origine du développement des filières de «coxeurs» et passeurs dans le parcours migratoire des jeunes Maliens. Les voyages organisés via la voie aérienne, maritime et désertique connaissent toujours une issue incertaine à cause des pertes en vies humaines, du renforcement des dispositifs sécuritaires, des expulsions, etc. Malgré ces risques, les «coxeurs» et passeurs sont pour beaucoup de candidats à l’émigration, seuls capables de réaliser leur rêve pour une aventure européenne.

Mots clés : condition de vie, Mali, migrant, migration, politique, réseau, témoignage.

The illegal migratory routes of Malians: the story of 2 migrants on their journeys 

The strengthening of western visa procedures has led to the development of networks of touts and smugglers in Malian migratory pathways. Travels organized by air, sea and desert land always face an uncertain outcome because of the losses of human lives, the full implementation of security requirements and expulsions, etc. In spite of all these risks, touts and smugglers embody the only people that can really help in fulfilling their European dream.

Keywords: living conditions, Mali, migrant, migration, network, politics, testimony.

Los itinerarios migratorios ilegales de los malíes: narraciones de dos migrantes acerca de sus trayectorias

El endurecimiento de las condiciones de obtención de visas favorece el desarrollo de grupos de traficantes que prometen a los jóvenes malíes un viaje a Europa. Los viajes organizados vía aérea, marítima y por el desierto, son siempre inciertos, con el riesgo de pérdidas humanas, del reforzamiento de los dispositivos de seguridad, de expulsiones, etc. A pesar de estos riesgos, los traficantes constituyen para muchos la única posibilidad de realizar el sueño de la aventura europea.

Palabras claves: condición de vida, Malí, migración, migrante, política, red, testimonio.

Dans la littérature des études sur l’immigration clandestine et irrégulière, un accent particulier est souvent mis sur le rôle des passeurs (Laacher 2002 ; 2009), (Daniel 2008), mais aussi sur les politiques qui sont mises en œuvre par les différents pays et organisations afin d’éradiquer complètement ce fléau (Guiraudon 2008). L’expression passeur est souvent utilisée pour caractériser ceux qui organisent les traversées maritimes et désertiques des migrants clandestins. Mais à chaque fois que surviennent des naufrages, comme tout récemment au large de l’île italienne de Lampedusa, de Ceuta, de Melilla où des milliers de migrants ont péri dans l’océan, le débat pour lutter contre les passeurs refait surface.

Accusés de traite d’êtres humains, de trafics, de crimes organisés, etc., ces passeurs sont devenus des persona non grata dans tous les pays européens. Le démantèlement de leurs réseaux était et continue à présent d’être une priorité pour les autorités françaises et leurs partenaires européens. Eric Besson1 soulignait que : « Nous devons réussir à décourager les candidats à l’immigration clandestine, ce qui signifie que nous devons démanteler les réseaux qui la rendent possible. Car ici, on ne vient pas tout seul, en organisant son arrivée individuellement dans le Calaisis. On vient accompagné (sic) par des réseaux mafieux qui réalisent un business aussi odieux que lucratif » (Cette France-là 2008-2009 : 184)

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Les passeurs ne sont pas les seuls organisateurs de voyages vers l’Europe, puisqu’il existe au Mali, des intermédiaires communément appelés « coxeurs » qui se chargent d’effectuer toutes les démarches administratives pour le visa. A l’heure actuelle, il faut un parcours du combattant pour réussir à se le procurer. La principale difficulté pour les demandes de visas dans les consulats porte sur son caractère aléatoire. Pour deux dossiers similaires, les issues ne sont jamais les mêmes, puisqu’elles relèvent d’une question d’appréciation des agents (Spire 2008). Pour éviter de se retrouver dans une spirale infernale, les migrants préfèrent payer le service des « coxeurs » qui après plusieurs tentatives, parviennent le plus souvent à obtenir le visa. Ces « coxeurs », réputés pour leur bonne connaissance des rouages administratifs, ont réussi à s’imposer comme des acteurs incontournables profitant ainsi de ce marché juteux. Ils sont présents dans toutes les étapes de la migration régulière ou irrégulière et constituent de ce fait, un vaste réseau qui facilite l’octroi de documents de voyage (passeports, visas touristiques) permettant aux candidats de franchir les frontières européennes et américaines (Ba & al. 2008). Cette émigration en plus d’être soutenue et encouragée par le milieu d’origine, est pour beaucoup, la seule alternative pour un lendemain meilleur.

Ainsi, pour lutter efficacement contre les passeurs et « coxeurs », l’Europe quant à elle, cherche à contrôler ses flux migratoires tout en modifiant et en renforçant ses politiques sécuritaires (Viet 1998). Le constat est que les législations se durcissent sur un plan national, mais aussi, dans un cadre communautaire avec la création de l’Agence Européenne pour la Gestion de la Coopération Opérationnelle aux Frontières Extérieures, connue sous le nom de Frontex. Ce dispositif bénéficiant de moyens importants, a pour vocation de servir de rempart contre toute immigration illégale et clandestine. Les intérêts étant antagonistes, chacun cherche à déjouer les différents pièges et développe des stratégies pour l’atteinte de ses objectifs.

Ainsi, ce travail met en exergue deux logiques qui sont souvent incompatibles dans le domaine de la migration. Une logique sécuritaire pour l’Europe et une logique de survie pour l’Afrique en l’occurrence, le Mali. Il vise à apporter un éclairage sur le parcours des migrants Maliens qui ont eu recours aux services des « coxeurs » et passeurs pour leur aventure européenne. Il s’agit spécifiquement des expulsés Maliens de France que nous avons rencontrés dans le cadre de nos activités de recherche à Bamako en 2011 sur : « Les dimensions socioculturelles de l’échec de la migration : cas des expulsés Maliens de France ». Ils ont accepté de nous raconter les différentes étapes de leur itinéraire migratoire, les raisons de leur départ ainsi que les ressentis après l’échec de leur parcours. Nous avons pu recueillir les différents témoignages grâce au soutien de l’Association Malienne des expulsés (AME). Elle nous a facilité notre rencontre avec les expulsés, mais aussi a mis à notre disposition, un bureau pour les entretiens. L’AME est une association humanitaire qui œuvre pour la réinsertion sociale et professionnelle des expulsés à travers certaines actions comme : l’accueil, l’écoute, l’assistance, l’orientation, etc. Elle milite également pour la défense de leurs droits auprès des pays où ils ont longtemps séjourné, travaillé, mais sans pour autant réussi à récupérer les biens qu’ils ont laissés derrière eux. Les enquêtes ont été réalisées dans une optique compréhensive prenant appui sur les entretiens exploratoires et les récits de vie. Les récits ont concerné une vingtaine d’expulsés dont chaque cas constitue en soi un véritable laboratoire pour les sciences sociales. Face à des témoignages riches en émotion, nous avons choisi la méthode semi-directive qui nous permettait à chaque fois que nécessaire de rebondir sur des points que les expulsés ne développent pas suffisamment ou qu’ils évitent délibérément. Cela était nécessaire pour un recadrage mais aussi pour une meilleure compréhension du sujet.

Itinéraires légaux ou illégaux, tous les chemins mènent à Rome !

Une des premières conséquences du refus de délivrance des visas à la jeunesse malienne se traduit par le recours à la voie illégale. Pour fuir « la misère et la pauvreté », beaucoup empruntent les chemins terrestres et maritimes au risque de leur vie. Les récits qui vont suivre sont très illustratifs pour comprendre les trajectoires de cette émigration à visée clandestine et irrégulière.

Le parcours de T. K

« Depuis la jeune enfance, j’étais parti au Gabon chez un oncle où je suis resté pendant douze ans. Je suis revenu au Mali puis retourné pour une deuxième fois. C’est suite à ma deuxième sortie que j’ai pris le chemin de l’Europe. Mais avant cela, j’ai parcouru différents pays d’Afrique comme : la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Ghana, le Togo, le Benin, le Nigéria, le Tchad, le Cameroun, la Guinée équatoriale, le Maroc, la Mauritanie, la Libye, l’Algérie… J’ai passé trois jours à Kampo qui est la frontière entre le Cameroun et la Guinée équatoriale. Après, j’ai traversé pour partir dans la ville de Bata. Je suis resté un mois à Bata mais avant de traverser, Dieu seul sait que cela n’a pas été facile. Il faut avoir la foi parce que souvent, on sort indemne de certaines situations périlleuses sans pouvoir l’expliquer. C’est Dieu qui sauve, j’ai frôlé la mort plusieurs fois dans mon parcours migratoire. J’ai quitté la Guinée équatoriale en empruntant un fleuve qui le sépare du Gabon qu’on appelle “Komo”. On a pris une pirogue pour traverser ce fleuve là aussi, je peux dire qu’on a eu chaud. C’est l’endroit où ce fleuve se jette à la mer donc, il est très difficile de prévoir quoi que ce soit puisque d’un moment à un autre, la situation peut changer. Tout se passait merveilleusement bien quand on a commencé à traverser. C’est une fois arrivé au milieu du fleuve que la mer a commencé à s’agiter, en un temps record, on a été surpris par un courant très fort. Je peux dire qu’on a beaucoup prié ce jour-là aussi. On était pris au piège dans notre pirogue puisqu’il était impossible d’avancer ou même de faire demi-tour. L’eau montait et commençait à nous envahir, je me demande comment on s’en est sorti mais comme je le disais, c’est Dieu qui sauve. On a continué notre chemin afin d’accoster au Gabon. »

La première remarque est que le début de l’aventure de T. K se passe à l’intérieur du continent Africain où l’immigration malienne est très importante surtout dans les pays comme : la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Congo Brazzaville, l’Angola, etc. L’Europe ou plus précisément la France, ne représente qu’une petite partie de cette migration. Les Maliens migraient vers ces pays grâce à leur prospérité économique. Les tendances évoluent à cause des différentes crises qu’ils connaissent sans pour autant que cela entame la détermination de certains à vouloir y résider. Ces pays étaient, pour les migrants maliens désireux de faire fortune, une sorte d’eldorado. Ce mythe n’était-il pas entretenu dans l’histoire de l’immigration de la France aussi quand celle-ci occupait une position similaire pour ses voisins européens (Espagne, Pologne, Belgique, etc.) ?

T. K a connu plusieurs situations périlleuses au cours de son aventure. Il a pris un premier risque en voulant rejoindre le Gabon dans une embarcation de fortune. Guidé par une forte croyance, il a cette attitude de toujours vouloir mettre sa vie entre les mains de Dieu. En invoquant Dieu, il croit fermement pouvoir échapper à tout danger ce qui explique le renouvellement de cette expérience. Son exemple marque aujourd’hui un certain changement de parcours migratoire de certains Maliens qui n’aspirent plus à faire fortune en Afrique. Si le Gabon est considéré comme un bon pays où il est possible de réussir sa migration, il ne constituait pour T. K, qu’un pays de transit.

« Après quelques temps de travail mais aussi après avoir estimé économiser une somme importante, j’ai décidé de continuer mon chemin. J’ai pris un billet d’avion chez Air Gabon pour le Togo. De Lomé (la capitale), j’ai pris un autocar pour le Burkina Faso, et de là-bas, j’ai continué sur le Niger puis jusqu’à la frontière libyenne. De la Libye, je suis retourné à Tamanrasset en Algérie. J’ai traversé toute l’Algérie jusqu’à la frontière marocaine. Arrivé à cet endroit, c’est la marche à pied qui commence. Avant d’arriver à Melilla, il y a une étape dure à franchir, la colline de Borgho. A cet endroit précis, tu peux voir l’Espagne de loin surtout pendant la nuit avec le reflet des lumières. C’est là aussi que les gens cherchent à entrer en Espagne en franchissant les grillages. Je suis resté à la porte de l’Espagne durant un mois sans pouvoir y entrer. Puisque je n’arrivais pas à franchir la forteresse, j’ai décidé de retourner à Rabat. »

Cet itinéraire est bien connu des candidats qui souhaitent rejoindre l’Europe via le Sahara. Il est autant dangereux que la traversée de l’océan. T. K a essayé les différentes possibilités, ce qui d’une manière générale est monnaie courante chez les candidats à l’immigration clandestine. Il est passé par deux milieux hostiles : l’océan et le désert en toute connaissance des dangers. Comment peut-on qualifier ces prises de risques ? T. K est-il un intrépide ou une personne qui n’avait pas grand-chose à perdre et qui aurait souhaité cette situation plutôt que de vivre dans la pauvreté ? Pour autant, malgré les prises de risques, l’issue est toujours incertaine pour pouvoir franchir les forteresses. Il ne s’avoue ni vaincu, ni résigné comme on peut le comprendre à une première lecture quand il décide de retourner à Rabat, mais c’était plutôt l’occasion de « reculer pour mieux sauter ».

« Je résidais dans un quartier du nom de Takaddoume où je suis resté pendant un bon moment avant de plier bagages pour Ceuta. Il est situé entre Tanger et Tétouan mais là-bas aussi, il y a des grillages qui empêchent d’atteindre l’Espagne. Une fois là-bas, tu vois Malaga ce qui veut dire que tu es presque en Espagne. On a essayé de rentrer mais là aussi sans succès. A la veille de Noël 2002, nous étions à la frontière plus précisément en face des grillages essayant par tous les moyens de les franchir. Parmi nous il y avait même quelques femmes. »

Les migrants qui veulent entrer en Espagne via le Sahara ont différentes possibilités pour y arriver : soit par les Iles Canaries, soit par Melilla comme pour T. K dans sa première tentative, ou par Ceuta. Mais les dispositifs mis en place comme Frontex, empêchent toute intrusion. Si les routes clandestines étaient empruntées par les hommes compte tenu des dures conditions, le récit de T. K laisse apparaître des présences féminines. Ces femmes émigrent au même titre que les hommes dans l’espoir d’un avenir meilleur. Pour cela, le sacrifice est énorme quand elles sont contraintes à subir des violences physiques, morales et psychologiques. Selon Laacher : « Certes, la faim, la soif, l’extrême fatigue, se faire escroquer et les très mauvaises conditions de voyage doivent être considérés comme autant de violences et de traumatismes. Mais ceux-ci sont relativement assumés et supportés, car c’est le prix à payer pour parvenir au bout du périple. En revanche, les violences sexuelles ne sont jamais, et en aucune manière, assumées ou acceptées. » (Laacher 2010 : 11). En dépit des conditions difficiles, les violences sexuelles accompagnent le parcours migratoire de ces femmes et jeunes filles. Les conséquences pour certaines sont plus que désastreuses avec leur lot de prostitution forcée, de viol, de grossesse non désirée, d’avortement clandestin, d’infanticide, de maladies sexuellement transmissibles, etc. C’est une population vulnérable à la merci des personnes sans scrupules profitant ainsi de leur fragilité. Le monde de l’immigration clandestine est un monde sans pitié où le malheur des uns fait le bonheur des autres.

« On a non seulement souffert devant les grillages de Ceuta, mais aussi dépensé tout notre argent. Comme on n’arrivait pas à traverser, on a finalement décidé de retourner au Maroc pour travailler encore quelques temps. J’ai pris le chemin de Casablanca, Agadir El-Ayoun-Sahraoui. Le 1er juin 2002, on était en plein dans le Sahara. On a marché jusqu’au 22 juillet pour atteindre la Mauritanie. De là-bas, nous sommes montés sur une embarcation de fortune à 22 heures pour traverser la frontière entre Sahraoui et l’Espagne qui fait environ 120 km. Nous avons passé toute la nuit sur l’eau jusqu’à 12h30 avant d’accoster le bateau pour une demi-heure de pause. Après avoir repris le trajet, nous avons encore passé une nuit de plus sans arrêt jusqu’au matin. C’est à ce moment qu’on commençait à apercevoir la colline de Victoria mais notre joie n’a été que d’une courte durée car l’un de nos moteurs est tombé en panne. Cent mètres plus loin, l’autre moteur aussi s’est arrêté.

Mon frère [en s’adressant à moi], on a tout fait pour redémarrer les moteurs mais sans succès. Maintenant nous sommes restés sur l’eau à attendre, puisqu’il était impossible d’avancer ou même de reculer. Le bateau tanguait dans tous les sens. Dieu est grand, si on me disait à ce moment que j’allais avoir l’occasion de raconter cette histoire à quelqu’un, je ne l’aurais jamais cru. Il y avait un Ghanéen parmi nous qui avait un portable avec une puce d’Espagne et là où on était, on avait le réseau même si le signal n’était pas fort. C’est son frère qui lui avait envoyé cette puce pour lui permettre d’entrer en contact avec lui une fois sur le territoire espagnol.

Il a appelé son frère en Espagne pour lui expliquer notre détresse sur la mer, mais le plus difficile dans tout cela, était qu’on ne connaissait pas notre position pour être facilement localisé. Son frère a vite appelé la police espagnole pour signaler notre détresse. Immédiatement, ils ont dépêché trois hélicoptères pour nous secourir. Dieu est grand, dès qu’ils nous ont vus, ils ont signalé notre position à un grand bateau qui est venu nous chercher. On avait décidé que même si ce bateau n’était pas là pour nous secourir, on allait le rejoindre à la nage. Finalement, ils sont venus nous chercher. Quand on a accosté, les Espagnols nous ont apporté beaucoup de nourritures (couscous, boissons, toutes sortes de viandes, café, etc.), tu imagines mon frère, ce que cela signifie pour quelqu’un qui a passé deux mois sans manger à sa faim, ni boire à sa soif ! ! » (Entretien réalisé à Bamako en 2011)

Cette troisième tentative de T. K a peut-être été pour lui l’expérience la plus difficile. On voit dans sa façon de parler qu’il était presque résigné à mourir ne sachant que faire pour s’en sortir. On est en face d’une autre réalité qui constitue aujourd’hui l’un des problèmes les plus durs qui soit à régler dans le cadre de l’immigration clandestine. Les pirogues qui effectuent la traversée ne sont pas adaptées aux voyages de cette nature. Les moyens techniques utilisés sont dérisoires ce qui explique d’une part, la panne des deux moteurs, et d’autre part, la localisation de leur position sur la mer. La reconversion des pêcheurs en passeurs est devenue très lucrative et certains justifient cela par la rareté des poissons. Le témoignage d’un passeur sénégalais est édifiant quand celui-ci affirme : « J’ai laissé la pêche pour me concentrer à la facilitation des candidats à l’émigration. J’achète des pirogues à trois millions, j’y embarque des jeunes moyennant 400000 francs par personne, pour 60 jeunes, ce qui me fait près de vingt millions par pirogue. Je me frotte les mains avec ça. En partance pour l’Espagne, je mets les voyageurs en rapport avec dix capitaines qui connaissent la mer. Ceux-là je ne leur paie rien car eux aussi ils rêvaient de faire ce voyage ». (Ba 2008 : 30)

Si pour ces passeurs, la meilleure façon de gagner leur vie est l’organisation de ces voyages, vu les conséquences, le prix est lourd à supporter. Il est difficile de donner un chiffre concernant le nombre de morts dans les océans, mais approximativement, il faut compter en termes de milliers par an. A cela s’ajoutent le nombre important de traumatismes liés aux dures conditions de la traversée, les traitements inhumains dont sont victimes certains candidats. T. K et ses compagnons de fortune ont eu plus de chance que d’autres de s’en sortir parce qu’ils se trouvaient dans un endroit où il était possible de communiquer avec le monde extérieur. Quand T. K raconte qu’ils allaient rejoindre le bateau à la nage, la question que l’on se pose est de savoir : combien parmi eux allaient pouvoir le faire si beaucoup de candidats ne savent pas nager ?

Après des mois d’errance, de souffrance, d’endurance, d’abnégation, T. K a fini par obtenir ce qu’il espérait tant, rejoindre l’Europe et plus précisément la France. Ce choix de la France ne lui a pas porté chance, puisqu’il s’est retrouvé dans une nouvelle catégorie appelée sans-papier, clandestin, etc. Ces étiquettes lui ont été collées à la peau jusqu’à son expulsion au Mali.

Les itinéraires de KEITA

La migration de KEITA comme celle de T. K commence à l’intérieur du continent Africain, cela est la caractéristique de toute immigration à visée clandestine. KEITA à la différence de T. K, s’est dirigé vers les pays du Maghreb en l’occurrence, la Libye. Son parcours est aussi spécifique dans la mesure où il a passé une grande partie de sa vie dans la migration. On retient deux moments forts dans son récit : celui de son itinéraire pour rejoindre la Libye dans la clandestinité et celui de son voyage pour l’Europe avec un visa Schengen.

« C’est suite à la sécheresse de 1979 que j’ai quitté pour la première fois mon village afin de rejoindre mon frère en Libye. Je suis arrivé à Bamako avec un million de franc Malien et personne ne me croyait capable de réunir une telle somme. Cela se comprend parce que nos villages sont en état de perdition totale. Il était difficile d’y trouver des jeunes de mon âge car tout le monde était parti à l’aventure. S’il t’arrivait de rencontrer un jeune dans la rue, demande lui d’où il venait, à coup sûr, c’est un étranger. On ne rencontrait que les femmes, les enfants et les personnes âgées. Il n’était pas intéressant pour moi de rester entre les femmes seules dont les maris sont en France depuis une dizaine ou une quinzaine d’années. C’est difficile de résister à la tentation surtout quand on n’est entouré que de jolies femmes, de surcroît en manque d’amour. Quand tu es dans une telle situation, tu deviens une personne suspecte, profitant de l’absence des autres pour courtiser leurs femmes. C’est pourquoi certains ont été surpris de voir que je disposais d’un tel montant. Dans leur entendement, je m’en sers pour détourner les jolies femmes du village. »

La plupart des villages surtout Soninké au Mali se vident de leurs bras valides à cause de la migration qui est devenue un phénomène social. Elle a occasionné la fuite des forces vives qui sont censées amorcer le développement endogène. Le constat est qu’aujourd’hui, les migrants sont obligés de payer les services d’autres personnes pour les remplacer dans les travaux champêtres. KEITA n’étant pas Soninké, a réussi à se faire de l’argent en assurant ces travaux de substitution jusqu’au moment où il a décidé lui-même de prendre le chemin. Partir était devenu la marque de fabrique des jeunes qui aspirent à avoir une certaine reconnaissance sociale. Le cas de KEITA explique mieux cette quête de reconnaissance puisqu’il partait pour éviter le regard des autres. Il partait pour ne pas être victime de certains traitements infligés à ceux qui restent au village qui dans la société traditionnelle, sont lourds à porter et pour l’individu et pour sa famille. Quoi de plus dévalorisant que d’être considéré comme un homme à femme, comme un homme sans ambition ?

Il touche du doigt un autre problème que la migration a provoqué, celui des jeunes femmes mariées mais qui se retrouvent presque sans mari à s’occuper de la famille. L’absence des maris comme l’explique KEITA crée des situations qui sont souvent difficiles à gérer. Ces jeunes femmes ont des besoins que le seul envoi d’argent ne peut combler. C’est pourquoi dans certains villages, il arrive que les migrants reconnaissent des enfants qui ne sont pas forcément les leurs. Cela n’est pas sans conséquence sur l’enfant, le couple, la famille du mari et concourt le plus souvent à l’effritement des liens sociaux.

« Cet argent m’a permis de payer mon transport pour la Libye. Je suis parti d’abord à Tamanrasset (Algérie) et de là-bas, je devais payer le service d’un guide pour le trajet. Pour prendre le chemin, le guide exige au moins une vingtaine de personnes. De Tamanrasset, on a pris la voiture avec le guide pour Djanet (Algérie). C’est une fois arrivé dans cette ville que commence la marche à pied pour rejoindre la Libye. C’est à Djanet aussi qu’on achète toutes les provisions pour la route (eau, pains, tamarins, arachides, vivres, etc.). Il faut faire extrêmement attention à ce que tu achètes parce qu’en cas de rupture, personne ne partage. Le guide met en garde tout le monde par rapport aux dures conditions de la route avant d’accepter d’être payé. Ne sont invités pour l’occasion, que ceux qui peuvent supporter les difficultés parce qu’en cas de défaillance dans le désert, personne n’attend personne, pas d’assistance à quelqu’un qui tombe en cours de route. Le guide a essayé de jouer la carte de la franchise pour ne pas avoir de mort sur la conscience. Il a spécifié à tout le monde qu’il n’y a pas de honte à désister si parmi nous, quelqu’un sait qu’il ne peut pas tenir. Il a prévenu que son seul défaut est qu’il n’attend personne. Tu te casses une jambe, il ne t’attend pas, tu n’as plus d’eau, il ne te donne pas à boire. Tout le monde était d’accord avec la consigne et on a pris la route la nuit. »

Malgré l’insistance du guide sur les dangers de cette aventure, on voit que les candidats sont plus que jamais déterminés à les surmonter. Ne le disent-ils pas eux-mêmes : « Barcelone ou la mort », « Beaucoup d’argent ou tombeau lointain de la patrie » (Ba 2008). Que ce soit sur la mer, sur le Sahara le plus vaste désert du monde, le constat est le même pour les candidats dans l’acceptation des conditions imposées par les passeurs.

« Souvent il faut ramper pour atteindre certaines dunes de sable. Il y a une colline surnommée « la colline de Djanet », elle est tellement surélevée que tu n’as pas intérêt à tomber de son haut sinon, on ne t’entend même pas crier. Pour arriver à atteindre le sommet de cette colline, il faut beaucoup de prières mais surtout de l’endurance. Arrivés à ce niveau, le guide nous a longuement expliqué comment il faut faire pour atteindre le sommet. Il a montré l’exemple en premier tout en demandant à nous autres de le suivre. Pour cela, il fallait diminuer nos charges afin d’être le plus léger possible. Il est monté en premier, ses compagnons ont suivi et moi après. C’est une fois au sommet qu’on peut non seulement apprécier la hauteur mais aussi et surtout les risques encourus. Dieu merci, on a tous réussi à atteindre le sommet sans encombre. Au fur et à mesure qu’on avançait dans le désert, on apercevait des cadavres partout ou même des fois, d’autres en agonie. Tu ne peux rien faire pour leur venir en aide de peur de ne pas y passer toi aussi. Chaque fois on dépasse des gens sans pouvoir les secourir. Même pour pisser, tu ne peux pas t’arrêter sinon, tu ne verras plus personne et c’est fini pour toi. C’est le désert, dès que tu soulèves les pieds, le vent efface tout de suite les traces. Donc si tu as une envie pressante, tu te soulages dans ton pantalon. »

Les conditions difficiles de la traversée du désert dépassent ici l’entendement du commun des mortels. On ne parle plus de dangers ou de risques encourus car on est à la limite de la déshumanisation. L’homme perd toutes ses valeurs fondamentales puisqu’il est guidé par l’instinct de survie ce qui le rapproche plus d’un animal. Le désert devient dans ce cas, une zone de non droit, une zone de toutes les atrocités. Ici, l’homme est capable de commettre le pire envers son prochain. Peut-on sortir indemne d’une expérience de la sorte ? Certains rescapés de cette immigration clandestine gardent des séquelles qui les marqueront toute leur vie. Cette atrocité si nous osons le dire est à analyser à deux niveaux : soit on la subit, soit on la fait subir. Même quelques années plus tard après les faits, l’émotion est toujours grande quand KEITA raconte cette histoire. D’une part, il se sent coupable d’avoir laissé mourir des gens sans apporter son aide, et d’autre part, il se dit qu’il est en vie et il doit cela à sa force physique et mentale.

« A l’approche de la ville comme il faisait nuit, le guide nous a juste montré les lumières en nous indiquant que c’est la destination finale. Notre erreur a été de penser qu’on était déjà arrivé parce qu’on se trouvait sur une colline. On n’avait pas mesuré la distance qui nous restait à faire. Le guide n’a pas daigné nous avertir que le chemin est encore long, pour cela, de ne pas jeter les bouteilles d’eau ou de les vider tout d’un coup. Il nous a simplement dit qu’il a accompli sa mission et maintenant, il nous revient de nous débrouiller pour rentrer dans la ville. En ce qui le concerne, il va retourner à Tamanrasset ce qui n’est pas vrai parce que plus tard, je l’ai croisé dans la rue. Après que le guide nous ait laissé, nous avons marché trois jours de plus avant d’atteindre la ville. Nous étions en tout quarante-cinq personnes et le plus âgé du convoi nous a suggéré de former des petits groupes de cinq. Nous n’étions plus très loin de la ville puisqu’on apercevait des voitures qui circulaient. Cela pour éviter que tout le monde entre ensemble parce qu’on ne sait pas ce qui nous attend. Tout le monde était unanime là-dessus et nous avons décidé de suivre cette directive. »

Les guides du désert contrairement aux passeurs des embarcations de fortune sur la mer, connaissent mieux les itinéraires. Dans la plupart du temps, ce sont des caravaniers qui ont l’habitude de ce trajet et qui n’ont pas besoin de matériels sophistiqués pour pouvoir se repérer dans le désert. L’issue du trajet illégal migratoire est toujours incertaine, raison pour laquelle les migrants observent des règles de prudence. Les migrants clandestins ont toujours peur d’une interpellation ce qui dans bien des cas, finit par une expulsion. Cette peur qui est une réaction organique chez l’homme tourne le plus souvent à l’obsession pour certains. Alors, qu’est-ce qui peut être plus traumatisant pour un migrant clandestin que d’être en face d’un agent de la police ?

Une fois sur le territoire libyen, KEITA a été embauché par un fermier afin qu’il s’occupe de l’entretien de ses plantes et de ses animaux. Après quelques mois de travail, il avait gagné l’estime de son employeur pour son sérieux et son abnégation, ce qui n’est d’ailleurs pas surprenant au regard de sa situation administrative. Les migrants irréguliers sont appréciés par leurs employeurs parce qu’ils acceptent des boulots que les autres refusent d’exercer, ils sont une main-d’œuvre docile et souvent à bon marché. Les différents évènements survenus au cours de son parcours libyen (maladie, escroqueries, mauvais traitement, etc.) ont fait que KEITA a souvent changé de ville, de travail et d’employeurs. Cette instabilité est le propre de ces migrants compte tenu de la précarité de leur situation administrative, mais aussi de leur condition de vie. Il a connu des déceptions qui ont quelque part contribué à alimenter son désir de reprendre le chemin de l’exil, celui qui mène à l’Europe.

« J’ai décidé de renouveler mes pièces afin de rejoindre l’Algérie. Une fois arrivé en Algérie, je me suis présenté à l’ambassade de France pour une demande de visa mais cela m’a été refusé. Après je suis allé à l’ambassade d’Italie, on m’a demandé ma devise c’est-à-dire l’argent liquide dont je dispose sans compter le transport. J’ai présenté cette devise et déposé mon passeport pour une vérification. J’avais un passeport consulaire qui avait été délivré en Libye donc, il fallait adresser une correspondance par fax pour confirmer l’authenticité de ce document. »

Le choix de l’Algérie pour KEITA est qu’il se retrouvait dans un pays où il n’avait pas besoin d’un visa d’entrée ou d’un titre de séjour pour circuler librement pendant un certain temps (Cela est le fruit d’accords bilatéraux signés entre l’Algérie et le Mali sur la libre circulation des personnes et des biens).

« Un jour, j’étais dans une cafétéria où j’ai fait la connaissance d’un guinéen (…), chose étonnante, on se ressemblait comme deux gouttes d’eau. Il voulait retourner en Guinée, mais il n’avait pas d’argent pour payer son voyage. Il m’a proposé comme on se ressemble, de me laisser son passeport avec un visa en cours de validité pour la somme de 200000 FCFA. (…). Entre temps, l’ambassade d’Italie m’a appelé puisqu’ un fax venant de Bamako avait authentifié tous mes documents. Dans la foulée, ils m’ont accordé le visa. J’étais très content et je suis retourné comme il était dans mes habitudes au café situé juste au bord de la mer. Je n’avais plus besoin du passeport de mon ami guinéen et après j’ai pris mon billet pour l’Italie où je suis descendu chez des amis à Torino. Je suis resté une semaine avant de partir plus tard à la frontière prendre un train et rejoindre la France. C’était en 1993, de cette période à 2008, j’ai travaillé sans relâche et pour le justifier, j’ai tous mes bulletins de paie à disposition. » (Entretien réalisé à Bamako en 2011)

Cette ressemblance allait d’une certaine manière lui être profitable pour son aventure européenne parce qu’elle lui aurait permis de voyager avec les papiers de l’autre. On peut lire ici les différentes stratégies élaborées par les migrants pour contourner le système. Nombreux sont ceux qui ont pu franchir les frontières européennes avec cette pratique même si elle est devenue aujourd’hui difficile avec le durcissement des moyens de contrôle. Daum souligne à juste titre que : « De façon plus déviante au regard de l’administration, il était courant que les cartes de séjour tournent au rythme de la noria, un émigré de retour la donnant à un membre de sa famille, candidat au départ : ‘‘ Tu comprends, pour les policiers, un Noir est un Noir sur une photo’’, aujourd’hui cette pratique est devenue presque impossible suite à la réfection de cette carte de séjour réputée infalsifiable. » (Daum 1998 : 100)

N’ayant plus eu recours à cette possibilité, KEITA a fini par obtenir son visa en toute légalité et n’a pas sollicité le concours des « coxeurs » pour son aventure européenne.

Comme TK, malgré son long séjour en France, il n’a pu réussir à obtenir une carte de séjour. Vivant dans la clandestinité, il a été rattrapé par la police et expulsé au Mali.

Trajet illégal pour l’Europe, mais pourtant vital pour les Maliens

Deux logiques s’affrontent quant à la perception de l’immigration illégale. D’un côté, la logique sécuritaire des pays européens qui entendent envoyer un message de fermeté à l’endroit de ceux qui veulent s’installer illégalement dans leurs espaces. De l’autre, la logique de survie pour les migrants qui cherchent à extraire les familles et le milieu social d’origine de leur état de pauvreté extrême.

Il est souvent difficile de comprendre que malgré les pertes en vies humaines, les migrants continuent d’emprunter les chemins illégaux et dangereux pour rejoindre l’Europe. Ce n’est pourtant pas par méconnaissance, mais plutôt, une question existentielle pour certains. Les Maliens émigrent pour assurer la prise en charge des besoins fondamentaux de la famille (nourriture, santé, éducation, etc.). Ils émigrent aussi pour réaliser des projets de grande envergure visant à améliorer les conditions de vie des populations d’origine. Depuis les années 1970, les migrants Maliens investissent dans le développement de leur localité d’origine (Daum 1998). Les différents secteurs concernés portent entre autres sur : L’hydraulique (les puits, les pompes, les forages et les adductions en eau potable.), l’éducation (construction de salles de classes, approvisionnement des écoles en fournitures scolaires et équipements), la santé (construction des centres de santé, participation aux coûts de fonctionnement des infrastructures).

Ainsi, les interventions dans les différents secteurs cités sont vitales et essentielles à tout développement, ce qui place d’ailleurs les migrants Maliens au premier rang des acteurs incontournables pour le développement du pays. Le Ministère des Maliens de l’Extérieur dans son document de « Politique nationale de migration du Mali » explique qu’en 2012, l’envoi de fonds des migrants Maliens était estimé à 431 milliards de FCFA, soit 11 % du PIB. Les migrants Maliens envoient des montants qui sont deux fois plus élevés que l’aide publique au développement. Eu égard à ces différents éléments, on peut comprendre aisément le refus des autorités maliennes de signer avec la France, des accords de réadmission de ses ressortissants.

Pour conclure

Les itinéraires sont multiples pour rejoindre l’Europe. Certains migrants moyennant une somme importante ont réussi à se procurer un visa en toute légalité. D’autres n’ont pas eu cette chance malgré des investissements conséquents et ont connu des situations périlleuses au cours de leur parcours. Ils ont cherché une solution alternative qui consiste à payer le service des « coxeurs » et passeurs. S’il est bien vrai que ces derniers parviennent dans certains cas à faire entrer légalement ou illégalement les migrants dans les pays européens, les désillusions sont souvent grandes quant à l’issue incertaine des parcours. Nombreux sont expulsés de France vers leur pays et se retrouvent à la case départ. Il n’est pas rare de constater un seul migrant expulsé deux à trois fois de France, mais sans que cela entame sa détermination à renouveler cette expérience. Dans ce cas, les « coxeurs » et les passeurs ont de beaux jours devant eux tant que les expulsions continuent, tant que les conditions d’obtention de visas ne sont pas assouplies, tant que les frontières de l’Europe restent fermées.

Aujourd’hui, les dégâts d’une immigration à visée clandestine sont inestimables. Les indignations et les stupéfactions sont exprimées par tous les acteurs, le plus souvent, mettant en cause ceux qui sont considérés comme profitant de la misère humaine (« coxeurs » et passeurs). Pour autant, comme le dit le dicton, l’arbre ne doit pas cacher la forêt. La responsabilité n’est–elle pas partagée entre les pays qui poussent leurs ressortissants à prendre le chemin de l’exil à cause de la guerre, la misère, le manque de perspective pour les jeunes ? Et d’autres, si on doit utiliser cette célèbre formule de M. Rocard, ne pouvant accueillir toute la misère du monde ?

Dans tous les cas, les plus grands perdants sont les migrants dont les têtes se retrouvent entre l’enclume et le marteau. L’étau se resserre sur eux à chaque fois qu’ils entament cette aventure au risque de leur vie. Ils subissent le diktat de leur pays, le diktat des « coxeurs » et passeurs, le diktat des pays de transit et le diktat des pays qui sont censés les accueillir.

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  1. Ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire en France de 2009 à 2010.

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