Article de dossier

© Nathalie Manrique, exemple de tombe gitane, 25/26 juin 2016 Source D.G.

Des morts sans existence sociale ?

Morts et vivants chez les Gitans de Morote et de San Juan (Andalousie orientale 1996-2004)


Dossier : Morts ou vifs

Nathalie MANRIQUE

Nathalie Manrique est affiliée au Laboratoire d’anthropologie sociale (Paris).

Bonnet-Carbonnel J. (ed.) Malmorts, revenants et vampires en Europe. Paris: L’Harmattan Ethnologie de l’Europe; 2005.

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Manrique N. Vocabulaire de parenté gitan: une terminologie marquée par le don. L’Homme 2013: 35-54.

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Manrique N. La moustache de la distinction. In: Karadimas D. (ed.) Cahiers d’anthropologie sociale, Éditions de L’Herne; 2010: 85-93

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Manrique N. La lune pétrifiée. Représentations parthénogénétiques dans une communauté gitane (Grenade), In: Héritier F, Xanthakou M. (eds) Corps et Affects. Paris: Odile Jacob; 2004. p. 205-220.

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Piasere L. Mare Roma. Catégories humaines et structure sociale. Une contribution à l’ethnologie tsigane. Paris: Études et Documents Balkaniques et Méditerranéens; 1985.

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Tönnies F. Communauté et société. Catégories fondamentales de la sociologie pure. Paris: Presses Universitaires de France; 1944.

Williams P. Nous, on n’en parle pas: les vivants et les morts chez les Manouches. Paris: Editions de la Maison des Sciences de l’Homme; 1993.

Pour citer cet article :

Manrique N. Des morts sans existence sociale ? Morts et vivants chez les Gitans de Morote et de San Juan Andalousie orientale 1996-2004. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2018, volume 19, n°3, pp. 291-298


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/articles-dossier/des-morts-sans-existence-sociale/

Des morts sans existence sociale? Morts et vivants chez les Gitans de Morote et de San Juan (Andalousie orientale 1996-2004)

Pour les Gitans de Morote et de San Juan, la mort implique la mise en place d’une série d’actes visant à soustraire le défunt du monde des vivants. Toute sa vie sociale passée doit être effacée. Aucun support matériel et/ou mémoriel ayant appartenu au défunt ne doit subsister parmi les vivants sous peine de le retenir. Par conséquent, le corps doit être inhumé dans sa totalité. Les proches, ceux pour qui l’oubli est impossible et donc susceptibles de le retenir ou d’être appelés à le suivre, se doivent d’observer au mieux les règles de deuil.

Le cimetière, loin de tous et peu fréquenté, devient l’unique lieu où s’exprime la douleur de la perte d’un être cher et, par la profusion de fleurs, statuettes religieuses, croix, etc., le seul espace où peut se matérialiser le souvenir. C’est également au cimetière que la frontière entre les vivants et les morts est ténue et où les morts peuvent circuler. Les précautions sont donc de mises afin de ne pas franchir le seuil du monde des trépassés.

Mots clés : Andalousie, anthropologie, corps, deuil, Espagne, Gitan, mort, nomade, rite funéraire.

Deaths without social existence? Dead and Alive in the Gypsies of Morote and San Juan (Eastern Andalusia 1996-2004)

For the Gypsies of Morote and San Juan, death implies the setting up of a series of acts aimed at removing the deceased from the world of the living. All his past social life must be erased. No material and/or memorial support that belonged to the deceased should survive among the living, otherwise he would be retained. Therefore, the body must be buried in its entirety. Relatives, those for whom forgetting is impossible and therefore that are likely to retain him or to follow him, must observe the rules of mourning as well as possible.

The cemetery, far from everyone and little frequented, becomes the only place where the pain of the loss of a loved one is expressed and, through the profusion of flowers, religious statuettes, crosses, etc., the unique place where the memory can materialize. It is also in the cemetery that the border between the living and the dead is tenuous and where the dead can circulate. The precautions are therefore put in order not to cross the border of the world of the deceased.

Keywords: body, cemetery, funeral, gypsies, memory, Spain.

Muertos sin existencia social? Muertos y vivos entre los gitanos de Morote y San Juan

Para los gitanos de Morote y San Juan, la muerte implica una serie de acciones para sacar a los difuntos del mundo de los vivos. Toda su vida social pasada debe ser borrada. Ningún material y / o soporte conmemorativo que perteneciera al difunto debe permanecer entre los vivos o de lo contrario se corre el riesgo de retenerlo. Por lo tanto, el cuerpo debe ser enterrado en su totalidad. Los parientes, aquellos para quienes el olvido es imposible y que podrían, por consiguiente, retener al difunto o tener la tentación de seguirlo en la muerte, deben seguir estrictamente las reglas del duelo.

El cementerio, lejos de todo y poco frecuentado, se convierte en el único lugar donde se expresa el dolor de la pérdida de un ser querido y, por la profusión de flores, estatuillas religiosas, cruces, etc., el único espacio donde puede materializarse la memoria. Es también en el cementerio donde la frontera entre los vivos y los muertos se atenúa y donde los muertos pueden circular. Por lo tanto, las precauciones para no cruzar el umbral del mundo del difunto son importantes.

Palabras claves: Andalucía, antropología, cuerpo, duelo, España, gitana, muerte, nómada, rito funerario.

En novembre 1996, dans le cadre de ma recherche doctorale en anthropologie sociale qui sera soutenue en décembre 2008 à l’EHESS de Paris, je m’installe pour deux ans dans une petite maison située dans un des quartiers « gitans » de Morote, petit bourg de la province de Grenade, enclavée dans les pinèdes des monts orientaux. Fiers descendants de maquignons, les Gitans de ce bourg sont actuellement ouvriers agricoles et sporadiquement vanniers. Ils sont ainsi une bonne partie de l’année, loin de leur foyer, partis parfois quelques mois à deux, voire trois, centaines de kilomètres.

Installée au centre du quartier, près de la place de l’Eglise, je constate de fréquentes allées et venues entre chaque maison. Cependant, l’on refuse poliment mes invitations à prendre un café alors qu’une certaine confiance est visiblement déjà installée avec nombre de mes informateurs. Ils restent généralement sur le pas de ma porte. Nous devisions alors, parfois pendant des heures, assis sur le perron. Un jour, l’un deux m’avoua finalement quel en était l’empêchement : un homme était décédé deux ans auparavant à l’intérieur de cette maison. Les mois s’écoulant, les amitiés se nouant, certaines jeunes femmes acceptent finalement, avec beaucoup d’hésitations tout de même, de franchir le seuil de la porte. Cependant, en état d’alerte permanent, elles sursautent au moindre bruissement, au moindre souffle.

Quelques temps plus tard, j’assiste à la veillée funéraire du père d’une de mes principales informatrices du bourg devenue très proche, Vicenta. Il avait succombé suite aux blessures infligées par un accident de moto. Or, toute mort est un drame majeur1 non seulement pour toute la famille mais également pour tous les Gitans de la communauté généralement liés par de multiples liens de consanguinité et d’affinité. De la sorte, tous accoururent du lieu où ils se trouvaient, parcourant parfois près de deux centaines de kilomètres (c’était effectivement une période de récolte), afin de témoigner leu soutien à la famille et de régler les affaires en cours.

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  1. Comme pour les Tsiganes de Hongrie, chez les Gitans de Morote et de San Juan, « [i]l n’y a pas de bonne mort » (Stewart, 1993).
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Morts ou vifs

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