
© Erhan Arık Source D.G.
Ojakh, de l’autre côté du silence est né d’une rencontre entre la réalisatrice d’origine arménienne Diana Mkrtchyan et le photographe turc Erhan Arık, lors d’une exposition à Nancy en 2015 organisée à l’occasion du centenaire du Génocide des Arméniens.
Ce film s’inscrit dans une démarche profondément poétique, portée par une quête de mémoire, de traces et de liens.
Né et ayant grandi à Ardahan, dans une maison ayant appartenu à une famille arménienne, Erhan Arık a longtemps vécu avec des questions restées sans réponse concernant le départ et l’absence des Arméniens. Un rêve vient bouleverser cet équilibre : une voix lui parle d’une vie passée dans cette maison, du pain préparé dans le four de la grange, des enfants qui y ont grandi.
Au réveil, il découvre ce four, trace concrète d’un passé effacé. Ce moment devient un point de bascule. Comme si une mémoire insistait, depuis l’autre côté du silence.

Erhan Arık — image extraite du film Ojakh, de l’autre côté du silence.
Commence alors une marche. Une marche vers les autres, vers les récits, vers les mémoires.
« Les rencontres se suivaient, en m’entraînant vers une profonde nostalgie. Je savais que cette route que j’ai empruntée était une plaie ouverte, non cicatrisée. J’errais autour de l’insurmontable, en quête d’une mémoire profonde. J’étais suspendu sur ce fil, entre souvenir et oubli. Chaque lieu avait sa mémoire, et chaque mémoire avait besoin d’un lieu pour vivre. Moi, je suivais la voix de mon rêve.»

Paysage — image extraite du film Ojakh, de l’autre côté du silence
Erhan traverse les villages arméniens situés de l’autre côté de la frontière turco-arménienne, puis élargit sa quête à la diaspora arménienne, à travers les descendants des rescapés du génocide (Iran, Irak, Syrie, Liban, Jordanie Europe, États-Unis). Il rencontre, écoute, photographie. Il est parfois accueilli avec chaleur, parfois avec réserve ou douleur. Chaque rencontre porte une mémoire vivante et cette marche devient tentative de relier, de faire passage là où la coupure semblait irréversible..
« Je pense aux frontières, aux ponts, aux rivières, aux lignes de démarcation, aux barbelés qui limitent les territoires. Je pense que cette séparation est purement imaginaire et que personne, personne ne peut interdire de franchir la frontières à ceux dont l’enfance est restée de l’autre côté. Parfois, les ponts sont construits pour demain, pour nous permettre de rêver d’ un autre jour…».
Pour ses expositions, en Turquie comme à l’international, Erhan choisit le titre Horovel. Le horovel est une chanson paysanne d’origine arménienne, chantée lors du travail de la terre, pour accompagner les bêtes et les guider « au-delà », jusqu’aux limites des champs, jusqu’aux frontières.
Cette chanson, partagée en arménien, en kurde et en turc, témoigne d’un héritage commun. Erhan évoque que, dans son enfance, il entendait ce chant en turc et en kurde sans savoir qu’il s’agissait d’un mot arménien. Ainsi, Horovel devient une trace sonore d’un passé partagé.
Le film donne à voir cette mémoire à travers les témoignages des descendants des survivants, vivant aujourd’hui en Arménie dans des villages reconstruits, portant les noms de leurs terres d’origine : Bagaran, Akhurik, Tatoul… Certains racontent comment, depuis leur maison actuelle, ils peuvent apercevoir leur ancienne maison restée de l’autre côté de la frontière.
« Et quand je parlais aux gens, c’est à cette voix que je posais mes questions, c’est elle que je regardais dans les yeux, c’est sa main que je tenais. Ce sont ses empreintes que je touchais, sur les chemins de terre qui s’étendaient par-delà les villages. Ce sont ses traces de pas qui me guidaient. C’est son histoire qui imprégnait les visages profondément burinés et marqués par le soleil et le vent ».

Villageois kurde — photographie, image extraite du film Ojakh, de l’autre côté du silence © Erhan Arık
C’est dans cette traversée que le film nous conduit également à Gyumri, autrefois Alexandropol, ville profondément marquée par l’histoire du génocide. À partir de 1915, une organisation humanitaire américaine, l’Amercom, y fonde de nombreux orphelinats à travers le Moyen-Orient pour recueillir les enfants arméniens rescapés. En 1920, Alexandropol abrite l’un des plus grands orphelinats du monde, accueillant jusqu’à 25 000 enfants. Logés dans d’anciennes casernes militaires russes, ces enfants feront de la ville un lieu de survie et de reconstruction, lui valant le surnom de « Cité des orphelins ».
Sur les traces de cette mémoire, Erhan Arık cherche les vestiges de ces casernes. Cette quête le mène jusqu’à une église orthodoxe délabrée, témoin silencieux de cette époque. Il y entre, et avec lui, le spectateur. Autrefois, des milliers d’orphelins traversaient la ville pour s’y rendre. L’église ne pouvant les contenir tous, beaucoup restaient à l’extérieur, debout, tentant de saisir les chants à travers les murs.
Dans cette séquence, portée par une musique originale inspirée des chants folkloriques arméniens, la présence de ces enfants devient presque tangible. Le lieu semble habité par une mémoire persistante.
« Le passé que j’avais longtemps cru inaccessible surgissait dans mon présent à travers les murs de cette église. Je me demandais si la vix de mon rêve ne cherchait pas en réalité son bout de terre pour y reposer enfin en paix. »
Dans cette traversée, Erhan retourne également en Turquie, à Kars, ancienne ville peuplée par des arméniennes. Il y rencontre des enfants, cinquième génération après le génocide, qui vivent aujourd’hui dans ces maisons sans en connaître l’histoire.
Plutôt que de les interroger sur les Arméniens, il les questionne sur leurs rêves.
Ces rêves, traversés d’images fragmentées, semblent porter une mémoire sans récit, une trace sans transmission narrative consciente. Comme si quelque chose persistait, au-delà des mots, au-delà des silences.
Un rêve d’enfant est alors évoqué. Et Erhan se demande si la voix qui le guide ne viendrait pas, elle aussi, d’un rêve. Peut-être celui d’un autre, celui d’un garçon kurde.
« Je me suis demandé si la voix de mon rêve n’appartenait pas à un des papillons du rêve de Suphan. Je me suis demandé si ce n’était pas injuste d’attendre des arméniens qu’ils traversent la rivière, en sachant qu’ils n’avaient aucun moyen d’enterrer leur douleur comme nous enterrons nos morts. Je me suis demandé si ce n’était pas à moi de traverser cette rivière pour que l’on puisse manger ensemble, à la même table.»

Scène du film — image extraite de Ojakh, de l’autre côté du silence.
Le titre du film, Ojakh – de l’autre côté du silence, porte cette double appartenance. Ojakh signifie en arménien le foyer, la famille ; en turc, il désigne le feu autour duquel on se rassemble. Il évoque un centre, un lieu de vie, un point d’ancrage commun.
Le film est construit comme un livre. Il se déploie en cinq chapitres, chacun s’ouvrant sur une citation, notamment issue des écrits de Pascal Maguesyan, journaliste et auteur-photographe, ayant lui-même entrepris un retour vers les terres de ses ancêtres.
Ces fragments textuels accompagnent la traversée et lui donnent une profondeur supplémentaire, comme autant de seuils à franchir.
« Les cœurs des tiens et les cœurs des siens se sont mis à battre et à rebattre.
Tout est devenu palpable,
Tout est devenu chair… » (Pascal Maguesyan)
La voix-off, profondément poétique, tissée entre les écritures d’Erhan Arık et de Diana Mkrtchyan, accompagne cette marche intérieure. Le film lui-même devient un chemin, une traversée d’un village à l’autre, contournant la frontière.
Cette marche est portée par la musique originale du compositeur français Pierre David, inspirée de Komitas, compositeur arménien, dont le silence, après le génocide, s’est prolongé durant vingt longues années à l’hôpital psychiatrique de Villejuif à Paris.
Le film se clôt sur son cinquième chapitre — Le Cœur — et une dernière citation :
« Je me demande si l’humanité n’a pas un seul passé et une seule mémoire sans frontière des origines, des territoires et des vécus ? Comment laver l’humanité de tous ces fléaux mortifères et de la barbarie ?Je ne suis pas de ceux qui imaginent un nouveau Déluge, une nouvelle Arche, une nouvelle humanité. Je crois plus volontiers à la tempête intérieure, celle qui pourrait radicalement transformer le cœur de l’Homme. (Pascal Maguesyan)
Tourné à partir de 2016 et finalisé après neuf années de création, Ojakh, de l’autre côté du silence, film bilingue en arménien et en français, s’inscrit dans une temporalité longue. Présenté dans de nombreux festivals internationaux, il poursuit aujourd’hui son chemin.
Plus qu’un film, Ojakh est une traversée. Une tentative de relier ce qui a été séparé, de faire exister, au-delà du silence, une mémoire partagée.
Ce film constitue la deuxième partie d’une trilogie portée par la réalisatrice Diana Mkrtchyan. Le premier volet, Gata (2008), présenté au Festival de Cannes, ouvrait déjà une réflexion autour des racines, de l’exil et de l’appartenance. Ojakh prolonge ce travail en explorant la transmission transgénérationnelle de la mémoire traumatique. Le troisième volet, actuellement en cours d’écriture, Ceux qui restent, viendra clore cette trilogie, interrogeant la perte des racines et les chemins, possibles et impossibles, de la résilience.
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