© Le Pacte - Arnaud Desplechin Source D.G.

Jimmy P. Psychothérapie d’un Indien des Plaines


François GIRAUD

François GIRAUD est psychologue clinicien, cothérapeute à la consultation transculturelle, CHU Avicenne (AP-HP), service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, 125 Avenue de Cedex.

Pour citer cet article :

https://revuelautre.com/lire-voir-ecouter/film/jimmy-p-psychotherapie-dun-indien-des-plaines/

Mots clés :

Keywords:

Palabras claves:

Psychothérapie d’un indien des Plaines est un livre exceptionnel. Non seulement dans l’œuvre de Georges Devereux, mais aussi dans la psychanalyse. Véritable dossier clinique, il est composé de la transcription et du commentaire de trente et une séances de psychothérapie psychanalytique, précédés d’une longue introduction théorique où l’auteur expose avec la minutie qu’on lui connaît ses conceptions de la prise en charge clinique d’un patient de culture différente de celle de son analyste, de la démarche transculturelle et complémentariste. Il est complété par le compte-rendu détaillé des différents tests antérieurs et postérieurs à la psychothérapie.

Arnaud Desplechin dit avoir été fasciné dès sa publication par ce texte paru en 1951 aux Etats-Unis, republié en 1984 puis en 1998 dans une traduction française1. Il porte depuis longtemps son film au point d’avoir donné le nom de Devereux à une psychanalyste dans Rois et reine. Il donne l’occasion de mettre à la disposition du plus grand nombre un ouvrage qui peut paraître très rebutant par sa technicité et par le style souvent rugueux propre à Devereux.

C’est le récit d’une rencontre à l’occasion d’une cure, en 1948 au Winter hospital, un hôpital pour anciens combattants de la fondation Menninger, à Topeka, dans le Kansas. Y arrive, accompagné par sa sœur, un ancien soldat d’origine indienne Blackfoot, souffrant de maux de tête, de vertiges, de troubles de la vision. Le film montre bien l’ambiance et le fonctionnement de la prise en charge dans ce cadre. On est loin ici du cauchemar décrit dans Vol au dessus d’un nid de coucou. Sans caricature, un ensemble de médecins et de psychologues, sous la direction du Dr Menninger, « pape » en ce temps de la psychanalyse américaine, s’interrogent sur ce patient déroutant. Soucieuse de rigueur médicale comme le montre tout l’attirail de tests et d’examens auquel Jimmy Picard est soumis, l’équipe demeure finalement perplexe.

Menninger fait alors appel à l’anthropologue Georges Devereux qu’il connaît et pour qui il a visiblement de la sympathie, mais qu’il ne peut recruter car la psychanalyse américaine, en ce temps-là, a interdit la fonction de psychanalyste aux non-médecins.

Le film donne à voir le travail fait par ces deux marginaux de la société américaine : l’Indien, ancien combattant blessé ; et l’anthropologue « français », juif hongrois né en Roumanie, parlant un anglais teinté d’un fort accent étranger, venu à la Menninger Clinic, animé par sa passion pour la recherche, qui a mobilisé ses dernières années auprès des Indiens Mohaves des rives du Colorado. On assiste alors aux différentes étapes du traitement, centré sur l’analyse des rêves que le réalisateur intègre à son récit dans une parfaite continuité, car le patient est issu d’une culture où le rêve est valorisé – le titre original de l’ouvrage étant d’ailleurs Reality and dreams. Si l’Indien croit qu’ils anticipent la réalité et l’autre, en tant que freudien orthodoxe, qu’ils racontent le passé, tous les deux croient en la valeur des rêves. Ainsi s’établit une relation intense, un transfert qui, à l’écart du conformisme de procédures rigides, se teinte de familiarité et même d’amitié. L’effort des séances en face à face, dans des lieux variés, se double de relations humaines extra analytiques par exemple quand le thérapeute accompagne en bus le patient à la banque pour toucher sa pension, ou le croise dans un musée qu’il visite avec sa maîtresse française. Le film illustre bien surtout le mouvement même d’une psychanalyse, le patient se soignant par la réappropriation de son histoire, de ses souvenirs, de ses traumatismes, de ses troubles plus secrets, de ses interrogations sur son rapport problématique aux femmes.

Jimmy P. Psychothérapie d’un Indien des Plaines Réalisation : Arnaud Desplechin Avec Benicio del Toro, Mathieu Amalric, Gina McKee, Misty Upham
Jimmy P. Psychothérapie d’un Indien des Plaines
Réalisation : Arnaud Desplechin
Avec Benicio del Toro, Mathieu Amalric, Gina McKee, Misty Upham

Ainsi, malgré son titre, le film de Desplechin est loin d’être un western psychanalytique. Il n’est pas une illustration de la rencontre entre rescapés de génocides comme certains ont voulu le surinterpréter. Seulement le récit d’un bout de chemin de vie à la faveur d’une expérience clinique et l’on saisit bien – ce qui est une réussite – la vision du réalisateur : « Ils ne représentent rien. Ils ne valent que pour eux-mêmes. Je voulais me garder de l’exotisme, m’affranchir de la mythologie. Jimmy Picard n’est pas un grand chef sioux, juste un type qui essaie d’aller mieux. »2 Ce qui rejoint totalement l’intention du livre : « L’objectif du traitement est de rendre le patient à lui-même », formule de Frieda Fromm-Reichmann que Devereux reprenait à son compte.

L’objectif n’était pas de culturaliser ou de politiser le traitement – même si la question du tort fait aux Indiens et leur condition hantaient Menninger et son équipe. Mais Devereux insistait sur le fait que ce n’était pas son problème : « Dans sa préface à la première édition de ce livre, écrit-il, le Dr Karl Menninger me loua pour avoir consenti à assumer ma part de culpabilité de l’Amérique vis-à-vis des Indiens. Mais je ne me sens pas plus coupable de ces crimes que du massacre des Méliens par les Athéniens. » Et plus loin : « Je n’ai pas aidé Jimmy Picard parce qu’il était un Indien Wolf, mais parce qu’il était en mon pouvoir de l’aider. »3 Le film rend parfaitement compte de ce point de vue. L’éthique du cinéaste rejoint celle du psychanalyste.

Il montre donc la réalité d’une cure, ce qui par les temps qui courent n’est pas une chose à négliger. On voit Devereux utiliser son savoir anthropologique sans mener une psychothérapie culturaliste. Il emploie, selon ses propres termes « des leviers culturels pour faciliter l’insight » du patient, pour l’aider à retrouver le chemin de lui-même. Ce qui est l’essence de la démarche transculturelle.

On peut dire que ce film est une parfaite réussite de transposition à l’écran d’un travail clinique psychanalytique, ce qui n’est pas évident malgré les nombreuses tentatives qui en ont été faites, la psychanalyse et le cinéma nés à la même époque ayant eu, comme Michel Schneider l’avait remarqué, un destin parallèle.

L’honnêteté du réalisateur par rapport à ce projet est probablement ce qui a dérouté les critiques et les jurés du festival de Cannes. Vraisemblablement, ils s’attendaient à voir soit un film d’expiation soit un Desplechin très personnel, complexe et flamboyant comme dans ses œuvres antérieures. Ils n’ont pas compris ce film qui est d’abord fidèle à l’œuvre qu’il adapte. S’effaçant aussi peut-être trop derrière l’œuvre initiale de Devereux, le réalisateur, qui annonce dès le départ qu’il s’agit d’une œuvre à partir de faits réels, aura produit finalement avec probité, sous forme de fiction, un documentaire sur la psychanalyse, sur ce chemin aride où l’on cherche souvent seulement à « aller mieux » ou, comme le disait Freud, à troquer sa misère névrotique pour le malheur banal.

  1. Cf. compte-rendu par F. Giraud in CarnetPSY, 36 : mai 1998 ; MÉTISSE, 2 : 2 : Juin 1998.
  2. L’été indien de Desplechin : reportage sur le tournage de “Jimmy P.” Télérama n° 3271 22/09/2012
  3. G. Devereux Psychothérapie d’un Indien des Plaines Paris : Fayard ; 1998.p. 49.

Inscrivez-vous
à notre newsletter

Abonnez-vous à notre liste de diffusion
et recevez des nouvelles de la revue L'autre
directement dans votre boîte email.

Merci pour votre inscription !