Débat

© Grisei, himmel ying yang, 6 octobre 2006. Source (CC BY 2.0)

Le Féminin, le sexe faible, le deuxième sexe, la moitié du ciel, l’origine du monde

À propos du Yin et du Yang


Cân-Liêm LUONG

Cân-Liêm Luong est psychiatre, docteur en Psychologie, chargé d’enseignement à l’Université Paris 13, président de l’association scientifique franco-vietnamienne de psychiatrie et de psychologie médicale.

Bastide R. Sociologie et Psychanalyse. Paris: PUF; 1950.

Cheng A. Histoire de la pensée chinoise. Paris, Seuil. 1997.

Luong CL. Bouddhisme et psychiatrie. Paris, L’Harmattan; 1989.

Luong CL. Psychologie transculturelle et psychopathologie. Occident-Asie orientale. Paris: You Feng; 2004.

Luong CL. Conscience éthique et esprit démocrate. Paris: L’Harmattan; 2009.

Pour citer cet article :

Luong C-L, Le Féminin, le sexe faible, le deuxième sexe, la moitié du ciel, l’origine du monde. À propos du Yin et du Yang. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2011, volume 12, n°3, pp. 223-235


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Pour le biologiste, les chromosomes XX ou le doublet œstrogène-progestérone caractérise un état appelé féminin, et les chromosomes XY ou la testostérone, le masculin. Le morphologiste associe cette biologie à des silhouettes sexuées éponymes. La personne profane reconnaît les codes culturels des sexes. Au XIXe siècle et au début du XXe, la psychologie débattait du tempérament et du caractère naturels masculins ou féminins. Puis il sera question du développement de la personnalité en termes de maturité sexuelle tandis qu’en même temps la société répond à cette distinction par une parité éthique et juridique.

La différence entre les hommes et les femmes peut être examinée par le prisme Yin Yang du différent et du semblable propre à la sphère culturelle de l’Asie de l’Est, par une étude sémantique et conceptuelle de leur équilibre.

Le double, la différence et la symétrie

Dès leur contact, les êtres humains perçoivent leur différence et distinguent le masculin et le féminin. A partir d’une perception analytique de l’indifférencié, la psychologie de la forme et la phénoménologie comportementale sont parallèles à une biologie des phéromones. La différenciation est un processus mental qui agrège des mécanismes psychologiques sur des supports physiologiques et des codes culturels pour installer du sens (Bastide, 1950). La sexualisation est un processus d’étayage, d’élagage et d’élaboration (= une identification) aboutissant à un état final (= une identité). Cette opération vient à maturité quand l’identité est bien repérée par ses caractéristiques intrinsèques et ses qualités extrinsèques conventionnelles : il n’y a pas de tromperie, ni d’erreur d’identité, ni de troubles d’expression. L’indifférencié, le processus puis le différencié organisent les événements et apportent à l’homme un sentiment d’efficacité, une autonomie de pensée et d’actions sur le naturel. L’Homo Sapiens identifie l’espèce commune avec ses deux genres différents et symétriques : le masculin et le féminin. Bien que l’homme perçoive la différence en premier, la notion du semblable est plus intégrative que la différence. Conceptuellement, le semblable d’abord, le différent ensuite.

La parole est un énoncé qui réifie le réel puis sexualise l’indifférencié en des réalités différentes. En grammaire, un article est un déterminant placé devant le nom, porteur de définitude et marqueur de genre ou de nombre. L’article a deux fonctions : il sexualise, et participe à la détermination. Ainsi, l’objet est sexué par son article au masculin (le en français, der en allemand), au féminin (la au féminin, die en allemand) ou neutre (das en allemand, the en anglais). Nommer le genre, c’est sexualiser et tout l’environnement devient ainsi animé : l’homme donne ainsi vie à la chose. On peut dire par extension, que la vie est sociale par une grammaire et une syntaxe qui agrègent les codes culturels. Aussi, la conscience de Soi est entourée de représentés : les « corps » d’objets et les corps sociaux qu’élabore le Moi interne intégrant les valeurs extérieures reconnues. Parallèlement, l’Autre est nommable, nommé et sexualisé comme une représentation mentale. Un homme est (au) masculin et une femme est (au) féminin. La maison est au féminin, l’abri est au masculin. L’objet est masculin et la chose est féminine. On peut combiner deux références sexuées : la mère patrie pour évoquer une source commune.

Georges Dumézil (1898-1986) avait identifié le fonds culturel fondateur des peuples indo-européens. C’est un système du monde fait de la combinaison de trois énergies : la souveraineté sous son double aspect magique (relations des hommes avec les dieux) et juridique (relations des hommes entre eux), la force et la fécondité (notion qui fait référence tant à l’abondance des biens matériels qu’à la richesse du corps social). Cette axiomatique princeps fixe le concept d’Homme comme l’unité sémantique de l’espèce, du genre et de la personne.

C’est sur ce terrain qu’a poussé la culture gréco-romaine de la personne : la femme est un Homme (homo en grec ancien, vir en latin) mais elle ne peut être virile. Placée à côté d’Adam, il y a Eve mais Adam le masculin est au complet, et Eve le féminin vint au monde avec quelque chose en moins – une côte à côté de son référent masculin. La symétrie entre le masculin et le féminin est une différence en creux marquée par l’incomplétude du féminin par rapport au masculin. Dans cette symétrie, le masculin est le pôle « équipé » qui a, par rapport au féminin, « quelque chose en plus » ; de surcroît, elle perd son sang et n’est « ni disponible, ni disposée » mensuellement. Dans l’énoncé, nous avons des affirmations négatives concernant la femme comme « elle n’a pas ce qui existe en plus ». Dans la grammaire française comme dans la grammaire de la vie, le masculin l’emporte sur le féminin. Ainsi, quand la différenciation permet de saisir le semblable, cela se parle plus en termes de manque dans la différence, moins en termes de complémentarité dans le semblable.

Avec le Yin Yang, la notion de la différence permet de définir la complémentarité réciproque entre le masculin et le féminin. L’autonomie du masculin et du féminin est déterminée par l’existence simultanée de l’un et de l’autre. Le masculin est la condition nécessaire et suffisante du féminin et réciproquement. Nous avons deux liens rationnels entre le semblable et le différent : une hiérarchie diachronique dans la tradition de pensée occidentale et une concomitance synchronique en Asie.

La perception phénoménologique de la différence précède celle du semblable, et entre le masculin et le féminin, le constat du manque crée un rapport de force. Quand la perception Yin Yang perçoit leur simultanéité, le masculin et le féminin sont un rapport d’existence identitaire. D’où la question de la marque d’identité : est-ce ce qui manque ou ce qui est donné en trop ? Ou bien est-ce la forme au complet ? Ou bien est-ce le double à travers l’alter ego qui fait l’identité ? C’est-à-dire la question d’un concept tiers ou d’un organe tiers comme l’unificateur et l’objet de la synthèse : le Yin, c’est le Yin ; et le Yang, c’est le Yang ; le Yin Yang c’est le Yin Yang. Ou bien, dans le Yin il y a du Yin et du Yang ; dans le Yang il y a du Yang et du Yin, et dans le Yin Yang, il y a du Yin Yang. Ce qui manque ou ce qui est donné au complet ou en trop par rapport à ce qui manque pourrait-il n’être que le phallus ? Ou bien le sein maternel ? Et l’intelligence féminine ? Et si dans le couplage du masculin féminin, ce tiers est l’enfant dont la présence reforme l’entité Yin Yang ? Sera-t-il alors le tiers exclu gênant du couple ou le tiers inclus qui rompt l’entité binaire du couple vers une entité triangulaire caractéristique de la famille unitaire ?

Dans la culture de l’Asie Orientale, le Yin et le Yang sont deux notions symétriques, définissant la complémentarité structurale de deux états qui n’existent qu’associés entre eux. L’entité est le couple YinYang. Par exemple, le jour (calendaire) est composé d’une nuit et d’un jour (unité de durée) ; l’homme (espèce, entité) est composé d’hommes (genre) et de femmes.

La biologie apporte une illustration. Les cellules portent des paires de chromosomes liés entre eux comme autant de « couples » symétriques. La cellule germinative dédouble ses chromosomes XX ou XY, casse la symétrie et donne le gamète porteur d’un chromosome X ou bien d’un chromosome Y, un demi patrimoine génétique. Dans un second mouvement, il y a une identification réciproque, un nouveau couplage et une recombinaison avec des échanges d’informations géniques. La synthèse donne une nouvelle paire de chromosomes, soit XX féminin, soit XY masculin. Dit autrement, la fécondation est un processus qui rétablit la symétrie et l’unité Yin Yang. Le résultat est une nouvelle cellule unique et différente des deux premières, héritière des patrimoines génétiques de ses créateurs semblables mais différents. Deux différents reforment un Un unique qui est le tiers : 1 +1 = 1.

Avec le Yin Yang, la symétrie est universelle ; la différence qualitative des choses est concomitante à leur rapport quantitatif. Le Yin Yang crée un rapport interne de cisaillement qualitativo-quantitatif entre le masculin et le féminin, condition de leur métamorphose. La transformation des états suit une séquence cohérente : 1) Au départ, l’état est homogène et vivant. Son énergie interne Yin Yang est double et assure le mouvement ; 2) L’identification et la spécification des différences entre l’intérieur et l’extérieur, crée un gradient de potentiel d’énergie et une attractivité ; 3) Une cinétique de changement se crée : c’est la métamorphose ; 4) L’entité finale est un nouvel état énergétique. Au total, identification, création, différenciation, sexualisation puis perfectibilité s’enchaînent. La source énergétique est le Yin-Yang, masculin-féminin ; la finalité est un déterminisme d’adaptation.

L’ignorance, l’intention culturelle et le déterminisme naturel

La succession des jours et des activités amoureuses apporte la conscience du temps, du désir et de la différenciation. De fait, l’homme constate le bénéfice d’un fonds sexué préexistant à lui-même : il a un père et une mère comme ascendants aimants et par continuité, une descendance à prévoir. Cette « nature des choses » va aller de soi sans poser de problèmes. Sur cette nature, vient immédiatement se sur-imprimer la culture. Les êtres humains produisent et trouvent du sens
(= signification et direction) aux choses, aux événements et pour soi. On convient d’une trilogie du déterminisme : l’intentionnalité humaine, la contrainte du réel, la finalité des actes. Il se dévoile en creux deux choses : les lois d’interdiction et des ignorances qui seront comblées par du signifiant dans les limites de ces lois.

Le premier levier de la vitalité est le sentiment d’amour. L’Homme entre dans le monde par l’amour comme intuition de l’autre et des autres, d’abord l’amour des adultes entre eux puis l’amour singulier pour le nouveau-né conscient de le recevoir. La vie pour être humaine accepte ce lien mais doit aussi civiliser ses sentiments devant la surprise des besoins. Si cette intuition et cette impulsion jaillissent ainsi, c’est que la raison interroge le lien entre amour et sexualité. Ou bien l’Amour naturel est incréé comme un miracle. La manifestation de vitalité est la révélation divine de l’amour « asexué » de Dieu le Père pour ses Enfants laissant aux hommes vivre cet amour sans glisser dans le péché. Ou bien l’amour s’exprime par la sexualité pour bâtir concrètement un monde commun et repousser la frontière du savoir et des haines menaçantes. L’amour et la sexualité sont deux facteurs de multiplication qui vont décliner une finalité au masculin et au féminin : ou bien Dieu a créé un amour différent entre l’homme et la femme, ou bien les hommes dans l’échelle phylogénétique sont capables de différencier leur sexualité. La culture répond par le « comment », à la question « pourquoi » y a-t-il une différence entre l’homme et la femme ?

Le deuxième levier de la vitalité est la sexualisation de la différence. La culture symbolise le monde en sexualisant le genre pour identifier la différence, donner une vie à l’objet et créer le mouvement d’attraction (et de répulsion). On dit ainsi que la culture pense et fait penser ; elle sexualise les êtres et les choses dans des « corps » qui présentent ainsi leurs mouvements pour renouveler leurs états. Par le verbe, l’homme détermine un genre aux phénomènes ; il établit que « la » voiture est une chose au féminin et que « le » véhicule est au masculin, que la chaussure est femme et le soulier est homme, et que la chaise est féminine et le siège est masculin. Pourquoi un objet et une chose ? Doit-on passer par une « fétichisation » du monde ? On a ainsi quatre vocables appariés deux à deux – en Yin Yang – que nous signalons : le féminin et la féminité, le masculin et la masculinité. On différencie la fonction, le symbolique et la pratique, comme on distingue le et la politique, le religieux et la religion. L’homme est-il plus apte à une pensée abstraite et la femme à une intelligence opératoire ?

Ainsi, l’épistémologie se développe ainsi. D’abord, la nature s’organise par symétrie masculin-féminin, en quelque sorte par le Yin Yang. Grâce aux processus d’identification différenciation, la culture sexualise le monde. Ensuite, la culture produit des théories, des pratiques et des mots. Enfin, la sexualisation conceptualisée s’inscrit dans le renouvellement de l’histoire de l’espèce humaine. Ainsi la manière d’organiser le mariage, de transmettre le patronyme, de suivre la transmission des héritages participent à la distribution de l’espace, aux codes sociaux, à la paix publique, aux normes dites « normales » entre le féminin et le masculin, la féminité et la masculinité, la femme et l’homme.

Le troisième levier est le gradient d’énergie entre le masculin et le féminin. Le mouvement ainsi créé provoque des changements d’état qu’à chaque avancée, l’ignorance de soi se réduit et d’autres curiosités se font jour. À partir de la nature comme intuition, la culture formalise les gradients d’énergies sexuelles, et le fonctionnement mental rend intelligible le comportement et les modes de pensée entre les hommes et les femmes. Quand cette énergie se reporte au paradigme freudien de la sexualité, la théorie appelle cela la libido. De ce gradient, la culture peut considérer le féminin en position mineure, inférieure : on parle de « sexe faible ».

La culture occidentale privilégie (suffisamment) le masculin comme plus fort que le féminin ; il est un être (en) entier. Le féminin est faible et affaibli mensuellement. La division du travail tenait d’une productivité économique moindre de la femme.

En Asie, le déterminisme universel prend ses sources dans le Karma non sexué. Ce socle d’humanité est un capital trans-générationnel informe à la source de la civilisation. Les hommes y puisent du sens avec ce qu’ils pensent convenir pour se développer à partir de ce patrimoine biologique et génétique, culturel, économique, social… Recevant cet héritage, les hommes se reconnaissent comme humains entre eux avant de sexualiser leur identité et le faire s’exprimer au monde. Dit autrement, le nouveau-né reçoit l’affection et à partir de cette perception, il identifie la sexualisation par rapport à celle reçue. Un don est une preuve d’existence entre les humains et ce n’est pas parce qu’on est homme ou femme qu’on le reçoit ; ce critère viendra immédiatement après et de surcroît.

Puisant dans le Karma, la vitalité Yin Yang décline deux types de mouvement : un mouvement linéaire de proche en proche d’avancement et de friction homme-femme, et un mouvement en spirale – une circulation – de transmission de normes personnelles et culturelles sur la féminité et la masculinité, du masculin et du féminin pour composer le corps social. Les mères transmettent à leur fille, la féminité comme une identité sans aucune intention obscure de séduire les pères ! Cela permet la continuité de la filiation, et l’adaptation dans le changement : le but reste l’unité par l’appariement du semblable par symétrie. Dans cette détermination, ces deux mouvements offrent un gradient d’énergie transversale pour réaliser le couplage (par exemple les rites du mariage), et un gradient vertical selon un plus et un moins, un plus fort et un moins fort, un avant et un après, un ancien et un jeune (par exemple la dote-cadeau, le choix du conjoint et l’ascenseur social). C’est comme cela qu’entre le masculin et le féminin, le semblable et le différent sont simultanément en résonance parce que justement, ils sont dans un rapport Yin Yang.

La vitalité selon le Yin et le Yang

La rationalité aristotélicienne est à la source du principe du Tiers exclu : le masculin n’est pas le féminin et le féminin pas le masculin. Moi, c’est moi. Lui, c’est lui. L’autre n’est ni moi, ni lui. Il faut ensuite caractériser ce tiers pour convenir d’une relation : si ce tiers est masculin, il est comme moi ; si ce tiers est féminin, elle sera comme toi. Cette caractérisation se fait sur des critères d’inclusion et d’exclusion, de l’Avoir et de l’Être : « Tu as ou tu n’as pas ; tu es ou tu n’es pas ». Tout tiers sans critère est a priori sans valeur et est hors champ, sans énoncé. Très tôt, cette rationalité s’était transportée hors de son berceau méditerranéen pour examiner les autres cultures. En se rapportant aux notions de Yin et Yang (en vietnamien : âm et duong), cette rationalité donnait une logique binaire et dialectique de la dualité masculin-féminin. On déclinera aussi les couples chaud-froid, blanc-noir, le jour-la nuit voire par certains, le Conscient-l’Inconscient…

La complémentarité par le Yin Yang

Cette complémentarité est complexe : elle décrit à la fois le gradient interne de vitalité et les critères binaires d’inclusion et d’exclusion des facteurs avec l’environnement. La dualité Yin Yang apporte cette façon de saisir une situation comme une entité autonome : tout ensemble est composite et ses éléments sont appariés deux par deux. Ainsi, le masculin se définit par lui-même et le féminin pareillement, tout en étant conjointement et absolument l’un pour l’autre, le supplément par leur forme, leurs fonctions et leur structure. Il n’y a pas de vie, l’un sans l’autre. Une complémentarité « extérieure, exogène » est active si et seulement si une complémentarité « interne, endogène » existe. C’est une dialectique non contradictoire à la manière de Kant. Chaque ressenti vécu est un état binaire – est-ce du clivage naturel ou de l’ambivalence ordinaire ? – qui provoque une hiérarchie d’énergie active entre le Yin et le Yang qui pousse à la synthèse ou au compromis. Dit autrement, chez l’homme il y a en plus, des éléments du féminin et de la féminité ; et chez la femme, il y a en plus, des éléments de la virilité et du masculin. Le Yin interne reconnaît le Yin externe en face, et le Yang également son homologue. Le couple Yin Yang caractérise le double gradient d’une force vitale intérieure et d’une phénoménologie extérieure qui fait de l’Homme (le masculin et le féminin) un être humain capable de ressentir ses états internes et de vivre ses états extérieurs par le mouvement tantôt « comme un homme », tantôt « comme une femme » selon une convention sociale. Il y a une « compatibilité immunologique d’adaptation sans rejet de l’Autre » parce que le Yin et le Yang créent les conditions de l’altérité de soi, en soi et par soi-même, une altérité diachronique et synchronique. Le clivage naturel et l’ambivalence ordinaire ne conduisent pas à des tergiversations inhibantes. C’est aussi en externe grâce à ce mécanisme que l’on peut (dans une certaine proportion) se mettre à la place de l’autre et le comprendre. L’homme est ainsi son propre acteur, spectateur et jury parce qu’il sent vivre en son intérieur une altérité « endogène » et non son narcissisme surpuissant trop content de l’ambition de jouer ces trois rôles-là. Les hommes se reconnaissent tous différents grâce à leur Yin Yang de morphologies, de sentiments et de caractères qui leur permettent d’identifier ce qui est semblable deux par deux en eux-mêmes. C’est cela la complémentarité Yin Yang vue sous cet angle de la double reconnaissance psychologique de l’homologue et de l’hétérologue, du semblable et du différent.

La plénitude par le Yin Yang

Cela se fait par deux notions strictement associées : la Complétude – empli de Yin, empli de Yang, est immédiatement associée à l’Harmonie d’équilibre – autant de Yin que de Yang. Cette démarche est possible grâce au principe du Tiers inclus de la philosophie taoïste. Si une personne (homme ou femme) énonce une vérité et qu’une deuxième personne en énonce une autre, le principe d’équité veut que ces deux personnes soient respectables et que leur vérité soit équivalente et défendable. Il faut donc convoquer une troisième personne (homme ou femme) pour entendre sa vérité et discuter ainsi des trois énoncés. Et ainsi de suite par des Tiers inclus, on élargie le cercle du savoir et des êtres (Zhuangzi 2, p. 50-51, cité par A. Cheng). La délibération et l’entendement sont à la source de l’harmonie par ce qui rassemble. Si nous raccrochons un énoncé au sexe de la personne qui l’exprime – par exemple, elle est une femme comme moi –, cette manœuvre est sournoise pour établir une alliance ou une répulsion, non pour débattre avec la meilleure objectivité de l’énoncé. Entre la subjectivité et l’objectivité, la neutralité est le tiers inclus d’une prise de position mais pas pour s’exclure par une neutralisation qui est censée annuler l’énergie. L’être humain vit « comme cela » et il se voit « comme cela » ; dire que l’homme est clivé, ambigu, ambivalent, relève d’une grammaire de lecture dont on a choisi la syntaxe…

L’homme invente le langage pour réifier le Réel, et en retour le sens, la syntaxe, la grammaire peuvent l’enfermer dans la structure du langage. On dit alors que le champ de l’Être réel est plus large que le champ de la Réalité nommée de la personne. L’être humain restera quand même libre de vivre sa liberté au-delà de l’énoncé qui continue à exister dans les champs de la réalité. On peut appeler cela, le silence. Ainsi, la femme n’est pas prisonnière de son corps physique ; le féminin n’est plus prisonnier des énoncés de la féminité. Cela ce que le Taoïsme appelle la Voie de l’Être (de langage) et du Non-être (du non langage). En l’occurrence ici, le féminin et le non féminin sont complémentaires en chaque humain qu’il a un corps d’homme ou de femme. Le Lâcher-prise, le Détachement expriment la possibilité de s’émanciper de l’emprise du verbe, des événements et des choses mises en place pour atteindre un niveau supérieur de liberté. On ne confond pas la liberté pure de l’Être et les conditions de la liberté dont l’homme cherche à pousser les limites en énonçant les mots, ceux de masculin et de féminin, et les fonctions dédiées à l’homme et à la femme : la masculinité et la féminité.

Dans l’espace du Tao, le non masculin n’est pas le féminin et le non féminin n’est pas le masculin. Le masculin, le féminin, le non masculin et le non féminin s’entrecroisent et définissent le Réel ; cela crée un potentiel non binaire propre à la vacuité créatrice comme une source de changement sans passer par la loi du Tout ou Rien. Le principe du Tiers exclu est une méthode de catalogage et le principe de l’exclusion n’est finalement pas humain. Par le Lâcher-prise et le Détachement, l’homme transcende ces deux principes. La femme réintègre son habit de l’humanité, le féminin recouvre son corps entier qui ne manque de rien, et la féminité est un style. Le détachement n’est pas un recul ; c’est l’accès à un niveau global par-delà les contradictions. Etre humain, être femme, être homme, c’est l’art de vivre grâce un mental flottant aussi fort qu’un vent puissant et sans forme – le Non mental du Zen – ; ce qui est autrement différent que de sexualiser puis d’érotiser le monde. C’est grâce à ce Tao que l’être pensant peut héberger en lui sans inquiétude, le clivage, l’ambiguïté, l’ambivalence sans perdre la raison, et qu’il peut vivre des situations paradoxales sans être pris dans des tergiversations, ni surpris par les imprévus de sa vie, et de s’obliger à sexualiser l’existence. L’homme masculin féminin est un inventeur empli de fantaisie et d’imaginaire. Il devient le créateur de sa vie qui sera son œuvre d’art. Et il ne manquera rien au féminin pour être humain. Dans le bouddhisme, l’espace supramondain de liberté est le Nirvana.

Le mouvement de déséquilibre par le Yin Yang

Le Yin Yang n’est pas statique parce que la vie est dynamique. L’être humain ressent toujours en premier le manque d’un « pas assez » de Yin (ou de Yang) alors qu’il y aurait un « trop » de Yang (ou respectivement de Yin) qu’on ne trouve jamais assez pour soi. La pulsion de vie prenant le dessus de la pulsion de mort, l’individu pense plus à alimenter son narcissisme que de considérer ce qu’il avait déjà construit et perdu dans le passé et ce qu’il recevra d’autrui par « générosité » sans en être assuré. L’humanité des hommes travaille toujours contre l’enfermement narcissique pour une altérité d’ouverture. La somme des narcissismes ne fait pas la solidarité ; elle renforce un « vouloir plus » dévastateur qui « digère » le monde comme un ogre affamé. Cette peur d’avoir « moins » réveille la peur de la mort ; elle fait souffrir, rend l’homme vindicatif et manipule le sens éthique. Si la conscience – l’Éveil bouddhique – reconnaît « le suffisamment assez » à travers l’altérité, l’humanité sera probablement plus modeste, plus humble, plus équilibrée.

Dans le couple Yin Yang, l’un ne peut se déterminer sans l’autre. L’existence, la nature, la fonction de l’un produisent par symétrie celles de l’autre dans un auto-ajustement. L’énergie globale ne peut se satisfaire de dire qu’elle passe de l’un à l’autre par le seul mécanisme de régler un manque en prenant/en jalousant/en siphonnant uniquement ce qui est en trop chez l’autre. Il y a une compensation mécanique en vases communiquant, mais aussi celle par le don, le partage de façon active. L’homme a cette grandeur de ne pas marchander l’éthique et quand il marchande, ce n’est plus de l’éthique mais des conventions. Faudra-t-il alors arbitrairement imposer une éthique d’équité ? Ou bien de se résigner à vivre frustré d’un idéal d’humanité ? Dans cette complémentarité, le réglage du déséquilibre Yin Yang se fera par l’harmonie supérieure d’une éthique, et non par une frustration apaisée. Car elle demande un « surcroît » d’apport : s’il y a « trop » de Yang par rapport au Yin, il ne s’agit pas de « castrer » ce Yang en trop pour le réduire mais de « valoriser » le Yin pour amener l’ensemble à un niveau au-dessus de l’ancien. La source de cette amélioration est la « Perfectibilité de l’embryon de bouddha en soi », le noyau primitif de l’humanité selon l’enseignement bouddhique. Le confucianisme prend le relais social en appelant cela « Pratiquer le sens de la Vertu ». Ce sera la séquence : donner-recevoir-rendre-entretenir.

La culture au féminin et la nature des femmes

La Culture a le luxe de la temporalité qu’elle peut produire des explications ad hoc, des anticipations convaincantes et des justifications après coup. Quand elle répète ses événements, elle fabrique la tradition jugée bonne. Dans le présent, la culture considère ses normes, par exemple la nature « naturelle » des espèces ou l’attribution « normale » des fonctions entre le fort et le faible. Après coup, la culture sait justifier rétroactivement une éthique aux événements, par exemple une éthique de guerre selon la Convention de Genève. D’une façon générale, la culture institutionnalise les « raisons d’Etat et les principes du bien public » pour légitimer la paix sociale parfois en imposant une violence d’Etat. Il y a donc une culture politique traitant la question du féminin à travers le corps de la femme. Les hommes sont tous égaux depuis la déclaration universelle de 1789 mais les femmes françaises n’auront le droit de vote qu’en 1948. Au nom de l’égalité formelle et de la politique européenne, les femmes sont aussi « fortes » que les hommes pour travailler la nuit sans plus demander une dérogation.

On distingue alors la Nature humaine (de l’homme et de la femme) de la Nature naturelle qui se développe en termes d’adaptation, d’auto-ajustement et d’opportunité systémiques. Le naturel démontre sa vitalité par elle-même – la notion de prédateurs comme régulateur d’écosystème – comme douée d’un Esprit déterministe. L’homme en projetant sa culture et son savoir, vient positionner la nature humaine par rapport à la nature naturelle. Ainsi, l’homme refuse le concept de prédateur entre les hommes mais justifie son agressivité comme sa nature « animale » ou considère l’instinct maternel comme naturellement bon car lié à la grossesse et à l’enfantement de la femme.

La Culture humaine peut ainsi penser la Nature humaine en termes de potentialité, d’intentionnalité et de déterminisme. La potentialité exprime un capital latent, et l’intentionnalité sa puissance pour réaliser un futur meilleur. Cette projection dans l’espace et dans le temps à venir exige ce couple moteur masculin-féminin. Elle demande un gradient d’énergie dont la Raison peut nommer, mathématiser, formaliser, idéologiser dans des champs de connaissance et de discours social : on parle de la science, du religieux, du politique, du droit. Leur lieu de rencontre entre la Culture et la Nature est le Consensus délibératif, le forum et l’agora grecs. Il élabore la Légitimité sous trois angles d’approches : la Légalité juridictionnelle, la Rationalité épistémique et le Consentement humain.

Opposable à la logique du légitime, du légal et du rationnel, la pratique du consentement bute sur la notion du Bon sens avec toutes ses opportunités et ses dangers d’usage. Si le sens commun considère l’instinct maternel comme du bon sens, les conceptions sur la femme et la féminité relèveraient de la « nature naturelle » par généralisation. Ce Bon sens justifie l’esprit conservateur comme l’actualité d’une Tradition. Ainsi, la culture sécularise l’instinct maternel comme naturel et normal qu’elle relie directement à la femme : la fécondité est son activité légitime « sans effort » et elle est la personne unique à détenir ce pouvoir de multiplication. La culture explique la nature qui naturalise la culture : femme, féminité et féminin sont dans le même sac que génitalité, fécondité et enfantement.

A partir de ces référentiels identifiées par Dumézil, la culture établit le gradient de potentiel de la nature de l’espèce : l’homme est le centre paradigmatique de la puissance – le fécondant actif – et la femme est la reproductrice par la volonté de l’homme – la fécondée passive. En conséquence, la femme est un homme au féminin à qui il lui manque – visiblement – une force et une capacité naturelles : elle est le « Sexe faible ». Sa morphologie, sa corpulence, les règles menstruelles qui l’affaiblissent, justifient sa « faiblesse » biologique et structurelle qu’elle compense merveilleusement par la séduction et le charme. Le masculin sera le sujet générique premium pour représenter et incarner tout le genre humain ; il représente une norme que la femme n’aura pas, ou jamais. Toutefois, elle sera excusable en tant que second. La galanterie mondaine oblige. La revendication d’être homme en entier vient donc du désir fantasmatique féminin du phallus selon Freud alors que le masculin connaît par sa nature et sa constitution, l’angoisse de perdre la chose chaque fois que son phallus se rétracte pour être un pénis : l’angoisse de la castration n’est pas la même que l’angoisse de la frustration. Sur ce thème, certaines civilisations organisent une vie à part pour les femmes cantonnées à rester dans le privé et le privatif de leurs hommes.

La frustration réelle et la peur fantasmatique de l’amputation-castration sont des sentiments universels. La psychologie peut faire converger le sentiment de manque et d’absence en les condensant dans la théorie de la sexualité. Cela tient de l’angoisse confondue du vide et du néant/du non existant, entre le « il n’y a pas = il n’y a plus » et le « il y a rien = il n’y a rien ». Or la différence entre le sentiment de manque et le constat d’absence traduit l’écart ontologique entre un désir subjectif et une observation objective du non existant comme un étant. De ce fait, il y a la projection d’une subjectivité éprouvée – « je n’ai pas ce que l’autre possède » – vers l’objectivité du constat de l’existant – « la situation est cela » – qui explique la rivalité, la jalousie ou le renoncement. En conséquence, le féminin est en droit de se considérer comme un être entier – un Yin Yang au complet – qui n’éprouve ni manque, ni absence ; et il accepte que « moi, c’est ça et rien que ça ». À partir de ce point de départ, il sera en pouvoir de vouloir « un mieux » de surcroît et non pour combler. Il sera plus facile de distinguer la finitude constatée du couple (un homme et une femme font couple) et l’infinitude du sentiment humain d’être femme ou homme (vivre en s’épanouissant dans le couple).

Cette subjectivité objective se nourrit des phénomènes de séduction, de désir et de plaisir comme des bases du mouvement entre le masculin et le féminin, mais que le savoir profane les a récupérées pour « assigner » prioritaire à la femme de « combler » son manque et à l’homme d’assumer son angoisse de la castration. La femme est-elle toujours manipulatrice voire perverse ? On conviendra comme « naturelle » l’incomplétude du désir féminin, qu’elle souffre de manquer d’un « l’Organe » pour être un homme, de ne pas être son égal en société qu’à partir de là, le bon sens populaire acceptera toutes sortes de lois générales et universelles sur son genre. Alors le bon sens populaire dira volontiers : la femme est séduisante et elle abuse pour séduire. Quand un homme proteste, on dit qu’il est viril ; quand c’est une femme, on dit qu’elle s’énerve et fait sa crise.

Le Deuxième sexe, l’autre sexe

L’expression de Simone de Beauvoir, le « Deuxième sexe » – l’autre sexe – veut bien dire que la femme connaît la jouissance et ses modalités et elle ne vient pas en deuxième rang. Ce deuxième sexe représente l’alternative, le complémentaire, l’alter ego indispensable à l’autre sexe que la culture avait désigné en premier comme le premier. La question n’est plus comparative de savoir si la femme a ou n’a pas telle ou telle chose, éprouve tel ou tel sentiment. Ou si elle est ou se sent capable ou incapable de ceci ou cela. Et quelle est la nature de ses désirs ? Il faut donc admettre par symétrie au masculin, que le caractère féminin existe, qu’il y a un tempérament féminin et sûrement une manière féminine de voir et de faire les choses. Bref, la femme est (aussi) capable de faire le monde, et (peut-être) même un monde différent. Il y a une personnalité féminine qui n’a besoin ni d’une sexualité pour être reconnue, ni d’un contraste avec la masculine pour être connue. Le principe de réalité dépendrait donc du sexe.

L’être humain peut se réaliser en transcendant l’objet symbole, le matériel concret ou les fétiches qui le caractérisent. Il peut dépasser la question de l’Avoir, et surtout celle de ne pas avoir la même Chose que l’Autre, d’avoir des capacités et aptitudes différentes de celui-ci. La vertu est un tiers qui fait la synthèse entre la différence et le semblable ; et elle tient à d’autres légitimités que celle d’être pareil et d’avoir la même chose que tout le monde. Certes, la question d’avoir ou de ne pas avoir pour être, tient aussi à une question identitaire. Voilà ré-ouverte le questionnement de l’origine de la « Chose » étant entendu que l’aporie de l’origine de l’espèce reste entière. Aussi, une légitimité de l’humain validée par la seule sexualité semble trop fermée ; recouvrant cela, on peut admettre en amont une autre légitimité d’être un être humain qui est celle de son arrivée au monde.

Entre Être et Avoir

L’âge culturel de l’enfant asiatique à la naissance est d’un an et l’origine de l’humain – invisible mais conçue – prend son départ dans le privé du ventre maternel dès la réalité de l’acte sexuel fécondant. Il est né dans l’esprit de ses géniteurs avant de naître au monde comme un nouveau-né. Dire que cet enfant est à un âge zéro est une norme sociale et administrative. La notion du féminin répond ainsi à la question de la naissance du monde par le paradigme de la conception. Dans le concret, c’est l’image du nouveau-né/l’ainsi-né médiatisée par la dualité grossesse-embryon : l’arrêt des règles (la conception comme ligne de départ), puis le ventre rond (le mouvement du développement) puis l’accouchement (la sortie de la matrice et l’éclosion au monde) et enfin le départ d’un petit être en chair et en vie dans son nouveau monde.

Avoir le ventre rond, et Être enceinte : voilà le Yin Yang de la femme illustrant la question à l’origine de l’Etre et de l’Avoir par le paradigme de la fertilité. Pour arriver à penser que l’humanité puisse s’exprimer par « l’Être et l’Avoir », le monde masculin va concevoir la génitalité de la femme par la maternité. Il lui fallait pour être humaine, d’être « engrossée » et d’avoir de l’instinct maternel. La femme devait incarner de tout son être – corps et âme – cette norme culturelle. Sa génitalité fut forclose de plaisir parce que le masculin se sentait dépossédé d’une grossesse mais possédé par la peur de méconnaître les gestants : la liberté décisionnelle de la femme de sa sexualité peut être une circonstance aggravante. Il y avait un territoire culturel réservé aux femmes qu’elle devait intégrer comme son territoire mental, comparable au territoire de chasse de l’homme et à la transmission du foncier selon l’institution du mariage. Alors, il fallait réguler son corps de plaisir et caler les normes de jouissance à la maternité pour gérer le patrimoine « patronymique » de l’espèce. La femme de forte personnalité fait peur comme la femme de caractère. Certaines sociétés autorisent la seule réjouissance d’être épouse et mère. En médecine, on appelle l’accouchement de la femme, le travail.

En vietnamien, l’essentiel ou le principal (chánh) peut être désigné par le suffixe-article « cái » qui veut dire le féminin, la matrice : la porte principale (cái cua chánhcái cua cái), le grand fleuve principal (cái sông cái)… Interroger la nature de la chose, c’est le « cái gì ? ». Le concept de modèle se dit « guong mau » textuellement (à l’image dans) le miroir de la mère. L’idéogramme femme en chinois et en sino-vietnamien classique « dessine » deux bras ouverts et enlacés « prêts » à embrasser. L’amour {c : ai, vn : ái} est représenté primitivement par l’idéogramme : {女子 : femme + enfant ; chinois : nu + zhi ; vietnamien : nu + nhi } pour signifier la relation mère-enfant comme le prototype de l’amour naturel indéfectible. Dans son évolution linguistique, cet idéogramme signifiera ce qui est bon et bien.

Le couple se forme quand le Yin et le Yang se retrouvent. L’amour lie les deux protagonistes « et en dedans et en dehors » ; ce couplage par complémentarité va produire une unité condensée du monde, l’enfant. L’acte d’amour assure la continuité du vivant et l’enfant sera le condensé qui ressemble au père et à la mère et qui les rassemble : en chaque enfant, il y a du Yin et du Yang. On parle de l’enfant du désir, l’enfant de l’amour ; le nouveau-né fait plaisir, il a des traits de son papa et de sa maman. Dit autrement, l’humanité d’amour produit/reproduit un seul monde à partir de deux mondes distincts du masculin et du féminin. Le monde se refait ainsi à sa source par un nombre entier : « 1être + 1être = 1être ». Ainsi la femme vit et porte dans son esprit et dans son corps le potentiel combinatoire Yin Yang ; elle recrée l’unité primordiale du monde et replace l’humain dans la civilisation par un acte naturel : c’est la Voie/Le Tao (en vietnamien : le Dao). Visiblement et concrètement, le couple est la scène de représentation de l’amour qui déplie le sentiment altruiste avec l’arrivée de l’enfant, un alter ego inévitable. Le couple à deux se déploie en une famille à trois : « deux + amour = trois ». Le concept de couple se transmute en celui de famille comme une synthèse kantienne, avec l’enfant qui représente le tiers inclus de cette double équation. Ceci rompt la quadrature du couple narcissique, ou plus exactement la conception narcissique du couple binaire où chaque partenaire veut jouir seul pour son amour sexuel, prenant l’autre comme l’objet symbole de ses satisfactions. Un tel couple narcissique trouverait leur intérêt infini dans la dualité d’offre et de demande de sexualité s’il ne voit pas l’enfant comme une « pièce rapportée », une intrusion voire une brèche ou un gouffre financier. En faillite, ce couple binaire va prendre l’enfant comme son alibi : chaque adulte veut se l’accaparer pour refaire virtuellement et inconsciemment un autre couplage deux à deux lourd d’un parfum incestueux, parfois avec les interdits générationnels. Quand l’enfant « siphonne » le temps des parents qui vivent leur couple comme fracturé, il devient clairement un tiers intrusif du binôme. Ce statut de tiers exclu est inconsciemment actif, poussant l’enfant à devenir agressif, à revendiquer son existence et à vouloir de la place et même à occuper la place de l’autre. La configuration triangulaire œdipienne sera « très anguleuse » ; elle s’amplifiera de violence et l’action produit de la réaction. La fille (ou le fils) met en avant ou exagère sa « sexualité » comme son arme identitaire ou son faire-valoir et elle (ou il) va cibler l’homme fort de la maison, c’est-à-dire le père (ou la mère) en jouant sur la sentimentalité familiale.

La vitalité est authentique quand son fruit est tangible, et la naissance de l’enfant le légitime. D’un côté, l’amour « horizontal » d’un homme et d’une femme se fait par la volonté de deux adultes mais il peut se défaire par cette même volonté. D’un autre côté, l’amour « vertical » entre un parent et son enfant ne peut défaire la mémoire sans limite du temps de leur lien d’ancrage au monde, à la vie et à la personne. C’est bien la femme qui détient la certitude de l’origine gestative, identitaire et « patrimoniale » de son enfant. En définitive, c’est elle qui « sait et nomme ». Contre la mort et le dépérissement, la culture a croisé l’amour générationnel et l’amour génital via le féminin.

Au niveau de la culture, l’éthique est un champ neutre, unifiant à partir des notions universelles du Bien, du Beau et du Vrai pour prendre les catégories platoniciennes. Le combinatoire d’un Yin Yang masculin féminin universel produit une catégorie de sentiment « désexualisé et sublimé » qu’est l’éthique non théiste et pragmatique. En Asie, les concepts du Juste Milieu (vietnamien : trung dung), de l’Harmonie (bình hoà) et du Convenable (đàng hoàng) sont courant. D’abord, le sexué va transcender la différence sexuelle. Puis il va reconnaître la catégorie du semblable pour recouvrir cette différence excitante de ses habits de neutralité. Enfin, la culture éthique sacralise désormais le sentiment humain de personne à personne dans des catégories générales en produisant un nouveau type d’amour, celui de l’humanité pour son épanouissement dont chaque naissance d’enfant en est un rappel. La vertu fondatrice de la civilisation selon la culture bouddhique s’appelle concrètement, « l’amour éthique et altruiste ». Elle est médiatisée par le bouddha Yin-femme en compassion-partage avec le vivant (vn : quan âm, c : quan Yin). Il y a une similitude dans la chrétienté avec l’image d’amour de Marie pour son Fils.

C’est le chemin de la modernité. Le progrès de civilisation est dans le dépassement de la condition économique et sexuée de la femme d’être une « reproductrice » ou « au service » de l’homme. Dans cette sublimation, la condition culturelle de femme se rapporte à ses trois niveaux. La femme se connaît et est reconnue d’abord par la sexualité de son corps physique et mental, puis par sa féminité pour représenter enfin le paradigme d’une humanité générale. Le sentiment d’amour suit cette progression. D’abord, l’amour est sexué et met en scène un homme et une femme. Puis l’amour est générationnel quand la femme est aussi la mère gestante de tout un nouveau monde. Enfin, l’amour est éthique et altruiste ; il sera universel pour l’humain. Chaque personne sait donner de l’amour. L’humanité pure se fera ainsi en passant par l’amour éthique désintéressé. De cette manière, l’homme masculin féminin se dégage de la route de rechercher uniquement l’objet d’amour pour satisfaire l’économie de sa jouissance. Il choisira la route de vivre bien accompagné et de faire avec amour pour ce qu’il veut réaliser et partager. Dans ce sentiment d’humanité, il n’y aura plus la crainte de la « perte » d’amour quand l’amour est sans cesse perfectible avec des hauts et des bas pour avancer en harmonie Yin Yang avec le temps. L’avatar peut toucher le masculin qui ne se sent pas participant dans cette affaire car il n’a pas enfanté la vie. Il peut être/se sentir mis de côté, exclu ou s’exclue lui-même du dispositif d’amour quand pour lui, l’amour jouissif narcissique lui servait de paradigme unique de la vie. Il peut avoir peur de l’amour générationnel pour de multiples raisons.

Conclusions

Le regard que pose la culture sur les femmes éclaire différemment le concept de féminité quand il est jugé par le sentiment d’amour et non par un rapport de domination et de possession.

Au début, il y a le narcissisme en tant qu’amour de soi, puis l’amour-propre relié à l’érotisation de l’identité sexuelle. Avec la reconnaissance de l’altérité et de ses propres sentiments d’attachement, l’être humain va connaître l’amour-passion avec l’Autre comme une personne miroir de soi, un soutien et comme son « objet » de satisfaction. Cet Autre est là en effet pour rendre ce sentiment amoureux réversible avec ses gratifications mais hélas porteur aussi de frustrations et de déceptions. C’est par ce retour de la relation au Réel que l’homme sait que cet Autre n’est ni une abstraction, ni un modèle, ni une chose, ni un effet de langage. Cet Autre est humain et imprévisible.

Le sentiment amoureux n’est pas un relationnel commode ou du commercial échangeable ; l’Autre n’est pas là pour satisfaire le désir de la personne de tout vouloir et tout avoir, ni pour guérir du temps qui passe dans nos conflits psychiques inconscients. L’amour générationnel devient la réponse au temps ; chaque être se retrouve entier, concret et fait face à sa durée comme une personne qui tient son rang et qui transmet. L’amour-passion va s’élargir et cet « objet » d’amour s’humanise de nouveau et autrement grâce à l’enfantement. Il s’enrichit et se métamorphose ainsi en l’amour-vertu ainsi sacralisé, éternisé. En se consacrant à leur descendance, l’homme et la femme se consacrent à eux et font une ouverture au don et au partage. La psychologie bouddhique appelle donc cela l’Amour éthique et altruiste désintéressé. Rien n’est exclu et tout est intégrable ; tout tiers identifié est un tiers inclus.

En Asie, la notion de Vertu ne s’oppose pas à celle du Vice dans une conception morale du Bien et du Mal. Il caractérise la position positive de l’humain de créer du sens dans un monde sans cesse perfectible. La vraie vertu est entière et sera encore plus entière le temps d’après. L’amour vertu ne connaît pas son opposé, la haine. L’homme recherche la vertu pure.

Cela dit bien que la culture formalise des gradients d’énergie et d’agressivité par la manière de définir la place et le statut des hommes, des femmes et de leurs liens, il y a une spécificité de la personnalité des hommes et des femmes, et ce lien a un nom très particulier : l’amour dont l’essence est de pérenniser la vie. L’enfant arrive ainsi comme un tiers inclus de la relation d’amour. Quand la culture préconise le tiers exclu, il y aura toujours quelqu’un laissé à la marge. Cette conception pousse à nommer la différence qui exclut alors que le tiers veut s’inclure comme un semblable. Cette culture du tiers exclu avait cherché à ne garder que l’érotisation de la féminité. Elle avait marginalisé la femme dans son affirmation d’être un sexe faible sans être un être à part entière. Par le Yin Yang, le féminin devrait être une des deux sources premières de la vie. On dit que la femme est le deuxième monde, la deuxième moitié du ciel.


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