Débat

© Pedro Ribeiro Simões, VHILS – Dissection, Electricity Museum, Belem, Lisbon, Portugal, 13 novembre 2014. Source (CC BY 2.0)

La citoyenneté, un instrument thérapeutique inattendu en psychiatrie transculturelle


Cân-Liêm LUONG

Cân-Liêm Luong est psychiatre, docteur en Psychologie, chargé d’enseignement à l’Université Paris 13, président de l’association scientifique franco-vietnamienne de psychiatrie et de psychologie médicale.

Luong CL. Psychologie politique de la citoyenneté, du patriotisme, de la mondialisation. Paris: L’Harmattan; 2002.

Luong CL. Conscience éthique et Esprit démocrate. Paris: L’Harmattan; 2009.

Luong CL. La Citoyenneté et la construire du Vivre-ensemble. Psychologie politique du Raisonnable et du Convenable. Paris, L’Harmattan; 2015.

Rosanvallon P. La société des égaux. Paris: Seuil-Points; 2011.

Schnapper D. La Communauté des citoyens. Paris: Gallimard-Folio; 1994.

Schnapper D. Qu’est-ce que la citoyenneté? Paris: Gallimard-Folio; 2000.

Pour citer cet article :

Luong C L, La citoyenneté, un instrument thérapeutique inattendu en psychiatrie transculturelle. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2016, vol. 17, n°1, pp.119-126


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/debats/la-citoyennete-un-instrument-therapeutique-inattendu-en-psychiatrie-transculturelle/

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Hypothèse affirmative

Nous posons l’hypothèse empirique1 que le statut universel définissant la citoyenneté peut servir à travailler l’identité socio-politique de la personne, c’est-à-dire son intégration, son rôle et sa fonction dans la société puis dans le monde. Cette identité socio-politique comme axe de vie se fait en se faisant simultanément à celle des deux autres axes : l’identité culturelle et l’identité narcissique.

Le terrain de cette hypothèse

Nous avons eu comme terrain empirique, les jeunes issus de la migration (les premières et deuxièmes générations) en France. La rencontre s’est faite dans un cadre de soin à la demande de la famille, d’une institution ou quelques fois par le jeune lui-même. Ce sont des jeunes scolarisés ou fraîchement déscolarisés (moins de 6 mois en année scolaire) pour des situations d’échecs, de refus et/ou des symptômes de dépression repérés par la famille. La curiosité intellectuelle est conservée.

D’une part, cette tranche d’âge est une période d’aménagement identitaire, d’élargissement des connaissances sociopolitiques et d’appropriation de nouvelles cultures y compris la culture politique. D’autre part, nous évitons dans cette démarche, de reprendre cette hypothèse auprès des jeunes dits français de souche dans la mesure où la citoyenneté leur apparaît comme allant de soi. Dit autrement, nous évitons le débat entre le naturel et le culturel, entre l’être et l’avoir, du statut civique qui fait de la personne, un Français de fait et par naissance. Enfin, nous faisons abstraction au début des paramètres culturels ou événementiels comme, par exemple, les raisons de la migration parentale (un regroupement familial forcé de l’adolescent), la place de la fille par rapport au garçon dans la famille, la liberté aux garçons et les contraintes domestiques aux filles, la religion en famille… Ces paramètres corollaires à notre hypothèse serviront plus tard d’arguments renforçant pour étayer la définition de la citoyenneté quand la personne citoyenne entendra endosser sa nouvelle identité sociopolitique. Dit autrement, l’appropriation de la citoyenneté comme identité – avoir une carte d’identité est équivalent à avoir un acte d’état civil de naissance – est ici considérée comme une démarche psychologique à côté de son sens social et politique.

Est indigène, la personne née dans le pays qu’il habite. Est autochtone, la personne qui est originaire du pays qu’il habite et dont les ancêtres ont toujours habité.

Situations cliniques
Exemple 1 du registre de l’organisation névrotique de la personnalité.

Une famille d’ethnie tamoule, réfugiée politique du Sri Lanka : la mère, la fille aînée et le fils benjamin arrivent en France, le père et mari est porté disparu dans la guerre. Le vouloir survivre de cette famille était une projection d’avenir pour un vouloir vivre et vouloir devenir française, une identité de surcroît sans un renoncement de l’identité naturelle de naissance, sans une détestation du statut d’origine. Cette volition s’inscrit dans une démarche psychologique d’adoption des valeurs qui est parallèle à une adaptation à la situation. Cette disposition positive leur permettait de considérer le droit aux études comme un don, travaillant le sens personnel de la vie comme un devoir de fidélité aux sacrifices parentaux avec une obligation consentie de réussite scolaire. Le droit comme un don, le devoir comme un rendu ont été les deux bases solides nécessaires pour reconstituer un potentiel d’avenir et une capacité d’action que leur nouvelle identité avait validée. La fille aînée 27 ans aujourd’hui est professeure certifiée de français en collège. Le benjamin est ingénieur. La mère a été refusée dans sa demande de nationalité car sa pratique de la langue française et ses connaissances générales sont insuffisantes pour prétendre à cela.

Exemple 2 du registre de l’organisation psychotique de la personnalité.

Un homme entend des voix (uniquement de vieilles dames et d’enfants) lui dire : sale Viet, soldat ! (interjection), t’es pas français parce que tu n’as pas fait l’armée… Ces hallucinations sont atténuées dans le quartier asiatique, s’étaient considérablement aggravées quand la République avait un ministère de l’identité nationale. Il était même convaincu d’être expulsé de France car « tu as insulté la république » : le voisin a enregistré ce qu’il avait vociféré à la fenêtre le jour de l’élection… Ces hallucinations ont pour thème une identité refusée ou non reconnue, et sont variables dans le temps, l’espace et l’environnement.

Cet homme est né en Afrique de l’ouest de parents vietnamiens qui ont été des enseignants coopérants en Afrique subsaharienne au titre de la coopération française. À l’école primaire et parmi ses camarades autochtones, il était le Français à la peau clair. À la maison, il est l’enfant vietnamien. À sa première idée de vouloir connaître le pays des ancêtres, ses parents lui diront qu’il n’y a plus de Vietnamiens au Vietnam mais que des diables de communistes « comme ils disent ». Arrivée en France à 13 ans pour entrer au collège : le niveau est faible, et on lui dit « tu es vietnamien ». Délire aigu de dépersonnalisation, trouble identitaire profond, ambivalence sexuelle et affective vis-à-vis des parents, intuition persécutoire par l’hôpital psychiatrique… L’affection familiale – des adultes en général – lui servira de référence comme un amour typiquement vietnamien… Il a aujourd’hui 40 ans.

Les mécanismes sociopsychologiques de référence
L’identification et l’autonomie

L’identification et l’autonomisation sont deux processus d’une même phénoménologie selon le regard et le vécu simultanés de dedans et de dehors et qui assemble l’unité avec l’entité. Leur rapport en miroir permet en dialectique, un décentrage progressif du corps de la pensée (qui pense) et de la pensée sur le corps (qui est physiquement visible et sensible). Le résultat est un écart d’identités entre le moi et les autres : cet espace est un vécu qui devient représentable mentalement puis un paradigme structuré comme une abstraction dotée d’une force de vérité. Je suis sûr que moi, c’est moi et ma sensation est vraie comme identitaire. Je m’identifie comme autonome (autonomie, étymologiquement : c’est être sa propre norme).

Le résultat synthétique de ces deux processus se résume en deux formulations : « l’Ego et l’Alter ego » selon qu’on se place du côté de la personne d’une part et d’autre part, « les hommes sont semblables mais différents » quand l’on se place du côté du groupe. Entre ces deux formulations, fonctionnent des mécanismes de projection et d’introjection comme des manifestations de l’autonomie psychique de la personne à partir d’une limite physique (la peau) et psychologique (l’énoncé du JE). À la suite de quoi, il y a une hiérarchisation : l’individu accepte de s’effacer devant le groupe quand les règles sont jugées légales et légitimes. On parle donc du sens du bien public. À ce titre, la citoyenneté est une abstraction qui permet de considérer les deux formulations suivantes : 1) tous les êtres sont nés humains et concitoyens et 2) personne ne ressemble à personne. La citoyenneté, le civisme, la civilité et la civilisation se tiennent alors dans un même bloc culturel.

L’identité multiple et une multitude d’identités

Le « Moi » agit sur son environnement qui lui renvoie aussitôt une interaction que le Moi reconnaît comme lui étant destiné. Ce mécanisme s’appuie sur un double niveau : l’identité fondamentale est unique et stable et elle est agrégée par des identités de circonstance ou événementielles multiples de la personne qui répondent aux conditions d’adaptation.

Le Moi demande phénoménologiquement, un référentiel stable qui lui sert de miroir d’identification ; sinon le Moi se réduirait à être une circonstance. C’est un peu le cas de « Vendredi » de Robinson Crusoé. De ce fait, la notion de personnalité s’évalue in fine selon une série de mouvements et de comportements – c’est le côté vivant – à partir d’un état « théorique ou conventionnel » de structure – c’est le côté stable – dans une finalité : créer un événement. Dit autrement, « l’identité » du Moi s’apprécie dans l’autonomie de mouvement et dans son environnement. Ainsi, le Moi « transporte » sa personnalité – le migrant transporte sa personne – et réagit partout grâce à son « noyau dur », et en même temps, il agit selon les événements avec souplesse et selon une identité multiple : seuls comptent les résultats finaux et la finalité est l’adaptation aux circonstances. Le symptôme peut être une manière particulière, exagérée ou décalée, de réagir aux changements ; le symptôme peut être identitaire.

L’homme peut ainsi vivre pleinement le moment présent dans une intuition ad hoc de synthèse en temps réel entre une identité profonde, constitutionnelle et des identités bâties, évolutives sans être pris au piège d’une radicalité qui fait perdre son âme, ses esprits. On peut dire que le modèle systémique croise le modèle structural. Il y a une diachronie de ces formes d’identités comme des couches superposées « de neurones identitaires » connectés qui se mettent à vibrer dans une synchronie et en résonnance spatio-temporelle devant un environnement ou pour produire des intentions et actes moteurs ou de pensées. En même temps, le modèle structural offre une architecture (infrastructure – structure – superstructure). Le « noyau dur » comme le noyau narcissique invariable, indestructible, intemporel – l’identité narcissique – est recouvert grâce à la socialisation, de couches différentes qui correspondraient aux différentes identités sociales, professionnelles, culturelles, politiques…

Dans ces conditions, la citoyenneté est une identité générique et génésique – de naissance – qui agit de façon holistique en coupant les couches identitaires comme une tranche napolitaine et qui touche depuis les identités profondes narcissiques jusqu’aux identités surajoutées (culturelles, sociales, professionnelles, politiques). Elle peut agir ainsi car comme symbole, elle affecte l’homme d’un statut identique à un état civil, le ticket obligatoire et automatique d’entrée dans société moderne organisée. L’identité citoyenne a un impact sur la personne et sa personnalité selon le double modèle structural et systémique : l’être citoyen touche au narcissisme et organise la relation de l’individu au monde.

Le conflit psychique est de nature politique

Qui dit conflit, dit objet et enjeu de conflit, les moyens employés, un gagnant et un perdant, et du résultat.

L’objet d’un conflit social est l’intérêt contradictoire des parties qui les mettent en tension et qui s’en réclament de légitimités inconciliables. L’enjeu est de réduire les inégalités identifiées comme injustes, injustifiées. Les armes employées commencent par des rapports de forces, et le rapport humain fonctionne surtout dans la menace voire avec la peur, pas au nom de l’amour. Le gagnant d’un conflit doit in fine composer une harmonie ou un juste milieu avec le perdant, sous peine de se détruire soi-même. Il n’y a pas de conflit social permanent et la société doit garantir un sentiment de sécurité et le bien public.

En l’homme, le conflit psychique ne peut jamais être permanent même si c’est au prix d’angoisses, car en dernier recours, le Moi restera le maître du jeu. L’homme n’est jamais définitivement la victime de ses conflits psychiques et d’une manière ou d’une autre, il restera son décideur en matière de « performance vitale », y compris en matière d’efficacité destructive, comme dans un suicide. Pour pouvoir décider « en connaissance de cause », le Moi avait d’abord pris part aux « débats » entre lui, son Surmoi et son Ça, pour ensuite se décentrer et dominer le conflit. Classiquement, le conflit se passe entre le principe de réalité et le principe de plaisir à partir de la frustration réelle ou pressentie. Or, les réalités internes et externes se croisent et croisent avec le plaisir de soi, pour soi et entre soi. Ainsi, n’importe quel conflit psychique aussi intense soit-il se termine et l’homme retrouve le plaisir d’existence. Toutefois et en fin de compte, cette conception personnaliste offre quelque chose de tragique car le principe de réalité de la mort prendra le dessus, et l’identité narcissique sait qu’elle va disparaître. C’est là où l’identité culturelle peut étayer l’idée d’une prolongation du Soi dans le groupe et c’est grâce à cette identité, que la religion a un impact pour répondre à la question de la mort par l’éternité de l’âme, et la culture par sa pérennité. L’identité culturelle face au temps prend le dessus sur l’identité narcissique et au sens large l’identité culturelle est aussi productrice de l’identité politique des groupes d’hommes. En conséquence de quoi, la citoyenneté peut être considérée – ou elle le deviendra – comme un élément de l’identité profonde, narcissique de l’individu socialisé. En pure théorie et dans l’idéal parfait, l’apaisement humain et l’harmonie sociale vont de pair et se rejoignent sur une belle ligne d’horizon que les promesses idéologiques, religieuses entretiennent et qu’en même temps les systèmes de pensée donnent leurs versions d’avenir.

C’est pourquoi nous postulons la similitude entre le conflit psychique et le conflit social par laquelle sont inscrites par homothétie les rivalités des partis politiques pour une prise de pouvoir, les rivalités narcissiques des leaders et les rivalités de puissance entre le Moi, le Ça et le Surmoi. Dans la psyché, quels sont les droits, les devoirs et les pouvoirs du Moi, du Surmoi et du Ça sur l’individu ? Dans la communauté, quels sont les droits, les devoirs et les pouvoirs des personnes, des citoyens et des instances dans une société inégale ? Dit autrement, tout conflit est de nature politique, et engage les questions du droit, des devoirs et des pouvoirs des parties engagées dans le conflit. Ainsi, les concepts de liberté, d’égalité et de fraternité peuvent se traiter en termes de droit, de devoirs et de pouvoir tant au niveau du fonctionnement psychique qu’au niveau social. La citoyenneté se prête comme une modalité pour « organiser » la personnalité et son rapport au monde pour prévenir ces deux types de conflits, sinon pour en apporter une réponse.

Méthodologie

Nous nous appuyons sur la sentence identitaire universelle « Sois un homme » comme formatrice de la personnalité dans/par son environnement de naissance. À partir de cette base psycho-éducative et la migration signalant l’ajout d’un nouvel environnement, nous déclinons une option secondaire qu’à partir de l’homme devenant humain, il lui sera dit « Sois un (nouveau) citoyen » dans le contexte d’une citoyenneté française avec toutes ses relativités sociétales, historiques et culturelles. La citoyenneté française n’est ni britannique, ni allemand, ni japonais, ni vietnamien… Dit autrement, il y a un contexte idéologique dans la question du « devenir citoyen » à ne pas négliger dans cette démarche : elle implique ainsi dans la migration, un positionnement de neutralité culturelle (In LUONG Can-Liem : Bouddhisme et Psychiatrie. Paris, L’Harmattan, 1992) et de faire jouer d’abord ce qui semble le plus universel dans la conception de citoyenneté : la question du sujet, et celle de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Ensuite, pourront venir les questions historiques et civilisationnelles (notamment liées à la colonisation du monde entre le XIXe et XXe siècles) et de cultures politiques (notamment les idéologies) et religieuses (le dogme).

Nous disons que l’identité citoyenne se constitue puis se positionne dans un espace géométrique tridimensionnel fait de trois axes : 1) Axe synthétique de la liberté, l’égalité et la fraternité ; 2) Axe synthétique entre la réalité, l’imaginaire et le symbolique qui hisse le citoyen au-dessus de l’homme tragique, de sa condition issue de la migration pour se projeter dans un avenir grâce l’axe suivant ; 3) Axe synthétique entre le droit, le devoir et le pouvoir.

La pulsion de se placer dans cet espace tridimensionnel est le vouloir être un citoyen de plein droit pour être quelqu’un de respecter et comme tout le monde. Dit autrement, le préalable est un acte de désir : la volonté d’entrée dans un nouveau monde social par la citoyenneté comme la suite humaine logique à toute migration. Devenir respectable.

À cela, il y a d’abord l’imaginaire de l’ailleurs, notamment le support de la mondialisation des images colportées par une filmographie hollywoodienne des migrants d’Europe vers le Nouveau Monde et l’Australie. Par le web net, il y a le fantasme de bénéficier d’un tirage au sort pour avoir la carte Verte – Green card – d’installation aux États-Unis. Tout projet migratoire est une volonté portée par cet imaginaire positif, de quitter une réalité négative sans avenir.

Cet acte de volonté n’est pas évident. Un jeune arrivé de Chine à 16 ans par regroupement familial, découvre ses parents après avoir vécu 12 ans sans eux chez les grands-parents. Sa vie y était assez aisée et libre grâce à l’argent reçu de France dans un Chine dont le niveau de vie s’est aussi amélioré. Cette transplantation forcée sera désastreuse : pas de connaissance du français, déscolarisation, impasse d’avenir professionnel, réduction de l’espace mental, topographique, urbain, social… Il sera très difficile d’évoquer un désir de séjour et une volonté de s’inscrire dans la société d’accueil. Ce sera une course de vitesse entre les manifestations d’affection parent-enfant, le temps consacré à « rattraper » les 12 ans et l’impératif d’adaptation sans aucun retour en arrière possible (surtout décès des grands-parents).

L’inscription de l’identité citoyenne dans cet espace tridimensionnel se ferait – pour être didactique – en deux temps. Le premier temps associe les deux premiers axes et fixe les « coordonnées » de l’espace mental des positions acquises. Le deuxième temps met le sujet dans une dynamique d’actions en s’appropriant les outils institutionnels de la citoyenneté que sont le droit, les devoirs et les pouvoirs pour une projection d’avenir et agir comme un citoyen à part entière avec ses concitoyens.

Le premier temps est un état des lieux

Il tient compte des vécus, ressentis et ressentiments internes et externes. Cet état des lieux fait jouer la mémoire, les capacités à faire des constats et à percevoir les mouvements contrastés entre les réalités internes et externes – psychiques et sociales – par rapport à l’idéalisation intime et l’idéal social et politique qu’apportent des items de liberté, d’égalité et de fraternité. La curiosité est mise à l’épreuve de l’esprit critique entre l’acceptation d’une réalité nouvelle (liée en partie à la migration et à l’installation) et les limites d’un idéal à mettre en œuvre. La temporalité est mise en évidence contre les frustrations, et ouvre les capacités de résiliences en prévenant les comportements impulsifs. Nommer une addiction comme une autothérapie, permet parfois d’ouvrir la question de la souffrance ou d’une impasse existentielle. Le biais technique serait de rendre la transition psychique possible vers l’homme majeur en quittant le statut d’ancien migrant (ou enfant de) par l’exercice de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Le slogan ne suffit pas pour apprendre la complexité. Les difficultés voire l’impossibilité de faire cet état des lieux peuvent occasionner des conséquences de l’ordre du refus de la réalité générale pour se contenter des certitudes du terrain (le ghetto ou la cité avec ses lois), ou s’identifier à une réalité psychique d’enfermement (le délire).

Il faut d’abord évaluer les outils mentaux et langagiers pour ce travail d’état des lieux en plusieurs étapes et éviter des familiarités cachées : identifier ce que recouvrent les notions de liberté, d’égalité et de fraternité (quoi, comment, où, pour qui, quand, relatif à quoi ?), identifier leurs impacts dans la réalité quotidienne (autour de l’argent) et interroger le souvenir lié à la migration (ou la migration des ascendants) ; nommer le caractère idéal et la fonction symbolique de la liberté, de l’égalité et de la fraternité qui n’est pas l’attribut d’une seule culture, ni d’un seul pays. Il s’agirait d’apporter une nouvelle consistance à un « idéal d’un soi-même capable de faire le (son) monde » à partir des pensées dites pures qui caractériseraient la liberté, l’égalité et la fraternité et qui se manifestent en sentiments de générosité propres à cette tranche d’âge, bref la camaraderie. Cette altérité est la porte d’entrée des sentiments altruistes et sociaux.

La liberté, l’égalité et la fraternité s’objectivent alors sur des « objets représentatifs » ou des situations mobilisatrices qui offrent un sens au sujet jeune d’agir soit pour avoir plus, soit pour défendre ses convictions. Notamment, la religion – sa compréhension et ses pratiques – peut être un de ces objets.

Il y a une convergence entre l’idéal de la personne (l’idéal du Moi) et les idéaux qu’apporte une pensée sur la liberté, l’égalité et la fraternité. Cette convergence pose les termes d’un partage d’espace de sorte que vient à point nommer la définition du sens de la Vertu de la liberté, de l’égalité, de la fraternité comme des possibilités de vie, d’actions et de collégialité. Cette vertu se caractérise comme un sentiment « total » au moment où elle apparaît et peut être meilleure au temps suivant, à opposer au vice quand la moralité et la vertu étaient confondues. Il est donc question du sens moral – une forme de Surmoi – qui est un sens de la loi, lié à la civilité, au civisme comme une donnée comportementale de la citoyenneté.

On dit : ma liberté s’arrête quand commence celle de mon voisin. Cela voudrait dire que mon voisin par sa seule présence, limite ma liberté. Cette liberté n’est plus une « vraie » liberté, et il y a une confusion opératoire entre liberté, émancipation et transgression. En conséquence de quoi, je pourrai « décider » d’écarter ce voisin au nom de ma liberté ! Ma liberté ne serait-elle qu’un choix de moyens ? Ne pas lui parler, porter plainte aux autorités ou chercher une arme ?

Cette mentalisation des valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité entre la réalité d’une société cruelle et l’idéal d’une humanité harmonieuse oblige l’homme à dépasser ce tragique et à inventer la citoyenneté comme un outil de réalisation de soi en tirant la meilleure partie de son environnement. Pour beaucoup de jeunes migrants, l’enseignement dispensé à l’école et par un maître fait partie des instruments reçus comme un don qui ne va pas de soi et qu’il faudra mériter et auquel il y aura un rendu.

Le deuxième temps est un mécanisme d’action et de pensée

Dans l’interculturel, le contraste est assez net entre l’esprit de la loi inculqué en famille et celui reçu par imbibition de la société et de la culture ambiante. Il y a donc un leurre voire une imposture de croire que le vocable de citoyenneté suffit à faire spontanément d’une personne, un citoyen accompli.

La perspective de l’axe synthétique du droit, des devoirs et du pouvoir définissant la citoyenneté devrait agir comme un outil vertueux d’adaptation et pas seulement pour sa défense. Comme avec les deux autres axes, la personne va inscrire son esprit du droit, des devoirs et du pouvoir dans la réalité et dans l’idéal et ce serait mieux réussi si au préalable, elle avait fait ses réponses aux questions portant sur la liberté, l’égalité et la fraternité comme des facteurs limitants. Les migrants sont modestes. Il y aurait deux paliers. Comme chez tout nouvel arrivant, le sens du devoir précède celui du droit dans le sens où il y a un devoir d’adaptation. Ensuite, une fois cette adaptation validée, elle ouvre le droit d’adoption réciproque. Il ne faudrait pas inverser cette procédure qui ajoute à la peur du migrant (et de l’enfant de migrant) de perdre son identité intime, celle du risque de rejet (xénophobie, racisme, discrimination). Les paroles irresponsables ou le mésusage de la loi renforcent des pensées radicales sur la peur des minorités quand il y a une confusion entre une minorité politique qui défend ses idées, avec des minorités d’autres types (confessionnels, ethniques) qui se donnent dans des positions politiques pour ses identités plus séculaires.

Ainsi, l’enfant de migrant (ou de réfugié) dit souvent : j’ai (maintenant) le droit d’aller à l’école contrairement à l’enfant autochtone qui pense qu’il doit y aller quand l’esprit de la loi sur la scolarité obligatoire est détourné (ou perverti par des menaces de sanctions pécuniaires).

Ce deuxième temps correspond à une appropriation du droit, des devoirs et du pouvoir pour penser et agir. La personne dans son nouveau statut en vient parfois à se comparer à son histoire politique : c’est un surcroît de citoyenneté qui donnera à la liberté, l’égalité et la fraternité la valeur d’un supplément, parfois perverti ou vu en abus. Ce nouveau potentiel de vie d’entrée dans l’âge d’adulte coïncide avec la citoyenneté comme une capacité pleine d’agir. L’accès à un acte légal et légitime définit le civisme comme une vertu de soi à soi et la civilité comme la vertu envers autrui.

C’est dans ce deuxième temps dans l’action et la pensée que l’expression de la personnalité va trouver son épanouissement, surtout à travers la rencontre entre la culture ambiante et familiale. Ce sera aussi la confrontation entre l’éducation formelle reçue en famille et les éducations informelles dispensées par et en société comme des sources de projets individuels et collectifs. Une des lignes de distinction que dicte la citoyenneté est la limite parfois floue entre le privé et le public, la hiérarchie entre le bien commun et l’intérêt personnel, le respect des biens et des personnes.

Un des grands paradoxes de la République est d’être Une et indivisible avec des communautés culturelles variées, différentes et contrastées dont la République s’en nourrit comme sa richesse. Dans la transposition de la notion des hommes semblables mais différents vers la société, il y a une superposition de sens entre l’unité et l’entité, entre une population et une nation, entre les notions de peuple et de pays. Doit-on dire le peuple francais ou les peuples de France pour parler de la communauté des citoyens ? C’est sur cette confusion psychopolitique que la limite tracée par le fait religieux peut devenir une ligne de fracture dans la mesure où la religion apporte une explication d’avenir et un moteur d’action de changer la vie personnelle et le monde environnant, et que la croyance est privée alors que sa pratique est publique.

Conclusions

La citoyenneté est un concept récent d’anthropologie politique qui correspond d’abord à un statut social. Elle répond à une identité nationale liant des personnes aux lois d’un pays. Acquise par les nouveaux arrivants, cette identité infère autant l’identité intime narcissique que l’identité culturelle de la personne en changement.

Sans parler des pathologies liées à la formation ou à l’expression des identités, la citoyenneté donne sa part dans le processus concret d’adaptation du migrant en adoptant les normes idéales de pays d’accueil, notamment l’universalité des items de liberté, d’égalité et de fraternité. Le nouveau citoyen peut ainsi mieux considérer les règles de droit, de devoir et de pouvoir pour se projeter dans un futur.

L’être humain se cape d’une identité de personne citoyenne. Ce mécanisme utilise la citoyenneté comme un instrument de psychopédagogie et de psychothérapie qu’à partir d’une situation concrète de vie, la personne accède aux symboliques de la liberté, de l’égalité et de la fraternité d’une part, et d’autre part au sens du droit, des devoirs et du pouvoir.

  1. Cette hypothèse est la base clinique de cet article. Elle est à la source d’une réflexion d’anthropologie politique qui a fait l’objet du livre « La Citoyenneté et la construction du Vivre-ensemble. Psychologie politique du Raisonnable et du Convenable » publié aux Éditions L’Harmattan, Paris, 2015.

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