Les marquages corporels chez l’adolescent : modernité ou quête identitaire ?

Amel DEHANE

Le Breton D., « Tatouages et piercings…Un bricolage identitaire ? » in « Le souci du corps », Sciences Humaines, n°132, novembre 2002

Le Breton D. Scarification adolescentes. Enfances & Psy 2006 ; 32 : 45-57.

Merdaci, M., Une psychopathologie du champ Algérie, Eléments de clinique sociale, OPU, Alger, 2010, p57

Anzieu D. Le Moi-peau. Ed. Dunod, Coll. Psychismes, Paris, 1985.

Pommereau X. Ado à fleur de peau. Ce que révèle son apparence. Ed. A. Michel, Paris, 2006.

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https://revuelautre.com/colloque/intervention-colloque/les-marquages-corporels-chez-ladolescent-modernite-ou-quete-identitaire/

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Les marquages corporels, sont des pratiques ancestrales, qui s’insèrent dans des formes contemporaines d’inscription corporelle, tout en traduisant une reprise de cultures lointaines, anciennes, de traditions populaires ou marginales. Ces marques font émerger des réalités différentes et souvent hétérogènes ; le corps devient le lieu d’un rituel collectif ou d’une écriture sur soi ; il peut être aussi un support artistique ou une zone érogène. La découverte de marques chez un adolescent pose plusieurs types de questions. S’agit-il toujours d’une expression d’un malaise psychologique important ? Quelles peuvent être les conséquences ? Pourquoi marquer le corps ?

En effet, dans bien des sociétés primitives, on a utilisé les bijoux corporels, tout comme le tatouage ou les scarifications, soit pour des raisons purement esthétiques, soit de manière rituelle pour affirmer son appartenance à une caste particulière.

Toutefois, il serait intéressant de préciser que l’enquête que nous avons effectuée sur 200 adolescents âgés de 14 à 19 ans (dont 10 filles et 190 garçons), nous a permis de constater que le phénomène de marquage corporel se développe de plus en plus, incluant maintenant les jeunes, et ce, depuis l’adolescence, avec une moyenne d’âge de 15.69 ans ; d’identifier les types de marquage les plus réfutés parmi la population adolescente Algérienne, et de discerner que 62 % de ces adolescents s’auto-mutilent, alors que 58.5 % s’auto infligent des brûlures, tandis que 56 % se tatouent, pendant que 12 % pratiquent le piercing. Par ailleurs, il serait judicieux de souligner que chez ces sujets ; le tatouage apparaît comme solution extrême, le dernier palier du marquage, l’ensemble des jeunes tatoués se sont automutilés, auto-brûlés, et parfois se sont fait un ou plusieurs piercing. Aussi, il faut noter que ces phénomènes ne sont pas étranges à la société Algérienne, citons à titre d’exemple : le tatouage Tribal Berbère que ce soit Kabyle, Chaouis ou Targuis, dont la fonction principale est l’unification de leurs individus, il a une valeur identitaire, qui traduit l’appartenance de l’individu à un groupe, à un système social, le tatouage était pratiqué pour conjurer le mauvais sort, pour prévenir les maladies, pour différencier les classes sociales. Il avait une valeur décorative, rituelle et protectrice.

L’apparition par contre du piercing est assez récente, et aucun type n’a était mentionné en dehors de celui de lobe de l’oreille, sa principale symbolique était esthétique pour les femmes, tandis que pour les hommes sa signification était plutôt magique et protectrice.

Par ailleurs, on constate que les brûlures auto-infligées et/ou l’automutilation et/ ou piercing auto-délibérées faisaient et font partie encore du quotidien de la confrérie « AISSAOUA », au moment des transes, ce qu’ils décrivent d’ « états seconds » « coupures du monde réel » avec absence de toutes sensations de douleur.

Comment interpréter ces comportements dans notre société, où le corps devient de plus en plus une matière à bricoler selon l’ambiance du moment ? Les significations sont nombreuses, en partant du fait que le stéréotype du piercé comme efféminé, s’est renversé lors de ces dernières années. Alors que celui du tatoué, automutilé, auto brûlé, comme homme jeune, costaud, issu du milieu populaire, agressif et presque marginal, -d’ailleurs l’enquête montre que dans l’ensemble des types de marquage la quasi-totalité des adolescents provient de milieu précaire et populaire- ; perdure encore.

Traditionnellement, les modifications corporelles sont révélatrices et d’une histoire personnelle et d’une collective : l’identité, les rites de passage, les transformations corporelles… Son esthétique traverse les âges et connaît aujourd’hui une renaissance, sous l’influence d’une mode à l’occidentale… S’agit-il d’une modernité ou quête identitaire ?

Autrefois intégratives, aujourd’hui, l’Algérie a connu des mutations qui ont fait que ces croyances mythiques qui codifient ces pratiques ont peu à peu perdu leur caractère social, ils semblent, devenir plutôt l’expression de démarches individuelles et choix de chacun1 ; aujourd’hui c’est plus une pratique narcissique et individuelle alors que dans les sociétés traditionnelles il y avait un équilibre entre l’identité et l’appartenance à une collectivité. « Dans ce réaménagement social, les instances de l’appareil psychique sont réinvesties et réhabilitent le jeu des pulsions »2. C’est dans la peau, que se grave le marquage ainsi placé entre le dedans et le dehors, frontière entre intérieur et extérieur et lieu d’échanges privilégiés, lieu d’expression de soi… Lieu de fabrication de soi3 ; une  « feuille de quotidien »4pour connaître les mauvaises nouvelles du jour, une feuille de route identitaire, un véritable passeport qui marque des étapes et s’en souvient (cicatrice) ; notre enquête nous a permis de connaitre que 43.5 %  des auto-mutilés, 43 % auto-brûlés, 8.5 % de ceux qui ont des piercing, et 47 % des tatoués ; ont vécu un deuil, ainsi, les marquages corporels, marquent les temps forts de la construction identitaire et le corps est l’espace favorisé pour se dire, et s’affirmer comme un moi souverain. La peau fait identité. « Mal dans sa peau » l’adolescent va se modeler son image du corps de maîtriser sa propre image en manipulant ainsi son espace cutané (revalorisation narcissique) d’ailleurs, 62 % des automutilés, 58.5 % de ceux qui s’infligent des brûlures, ainsi que 9 % de ceux qui ont des piercing, et 56 % des tatoués présentent un sentiment d’insatisfaction profond par rapport à leur image ; les résultats de l’enquête nous révèle aussi que 44.5 % des automutilateurs, 40 % de ceux qui s’auto-brûlent, 12 % de ceux qui ont des piercing, et 56 % des tatoués ; cherchent à travers l’acte de marquage un accomplissement du corps. Aussi, 62 % des Automutilés, 41.5 % des auto-brûlés, 12 %   de ceux qui ont piercing, 56 % des tatoués ; veulent se réaliser, se fabriquer un nouveau corps. Il y a dans l’acte de se marquer la nécessité de venir matérialiser la barrière symbolique que joue la peau. Par cette « prothèse cutanée » le marqué tente de réparer un « moi- peau » raté ou défaillant. Au passage, les adultes ne sont pas épargnés, qui passent leur temps à tenter d’effacer les marques du temps (rides…). Alors en miroir, faut-il s’étonner que l’adolescent qui souffre, marque son corps, comme pour se différencier ?

En effet, la problématique de l’identité est au cœur des marquages corporels, la réactivation des problématiques œdipiennes, et des conflits d’identification, la fragilité identitaire se révèle à l’adolescence par des conduites pathologiques, adoptées en réponse au traumatisme pubertaire, qui intervient comme réveil, comme catalyseur. Le désir d’être soi, ouvre la voie à l’expérience de la vie dans des éprouvés de souffrance et de jouissance, parfois jusqu’à la déréliction. Le niveau de souffrance insupportable atteint par l’anxiété ou par les variations brutales de l’humeur s’associe à des passages à l’acte ou des conduites qui soulagent très momentanément les sujets tout en présentant une forte composante auto-agressive. En effet, 62 % des automutilés, 58.5 % des auto-brûlés, 12 % de ceux qui ont des piercing, et 56 % des tatoués, cherchent après tout acte de marquage un nouveau soulagement de leur angoisse. La fragilité de l’adolescent est significative et le développement de comportements pathologiques, peut s’avérer être une échappatoire à des difficultés. La plupart des problèmes qui affectent les adolescents sont liés à ces changements corporels, s’accompagnant de « retour aux biographies libidinales »5, ce mouvement pulsionnel conduit l’adolescent dans une lancée adaptative à des tentatives d’apaisement, parfois pathologiques, qui peuvent  être une réponse systématique aux différents problèmes rencontrés par l’adolescent. Un des mécanismes exprimant la difficulté d’appréhender et de résoudre ces conflits est le marquage corporel. Les gestes dans le marquage à l’adolescence ; moment où se remanie la symbolisation, sont faites comme autant d’appels de détresse visant à être entendus, elles ne sont pas des indices de pathologies mentales. Ce sont des « appels à l’aide » des « appels à vivre »6.

La quête d’identité personnelle et celle d’une grande indépendance sont une question de vie ou de mort : ce passage par les dessous pulsionnels témoigne du désir de vivre autrement.Merdaci explique que « L’accumulation de nombreux changements, l’émergence de nouveaux pouvoirs, l’obturation des rapports humains s’accompagnent d’une désorganisation des modèles de filiations, de l’effacement de soi et d’un sentiment d’attente… »7. Ces pratiques, sembles s’imposer comme un processus d’individuation, pour des sujets pour qui« la sculpture de soi » avec ce qu’elle suppose d’introjection et de contenants qui deviennent problématique.

Il est à noter également que tous les marquages corporels et toutes les attaques du corps ne sont pas équivalents dans leurs sens, significations, ni dans leur pronostic ; ces pratiques d’une manière globale, relèvent de transgression, d’auto-agressivité, mais constituent aussi un rituel, esthétique ou sexuel. On peut y voir une recherche de séduction, d’émancipation, de décoration et aussi de provocation ; de modalités d’expression, mais aussi de signes de souffrance, ou de conduites pathologiques. La notion de mode ou d’imitation ou d’appartenance au groupe y est plus présente. Les adolescents idéalisent cette forme de transgression qui crée une illusion d’unité, d’appartenance et de « grégarité défensive et narcissique ».8

Quel que soit sa connotation, le marquage corporel, est bien un langage collé au corps, plus significatif qu’un simple badge que l’on peut changer. Il délivre un message codé dont la gravité est son caractère définitif.

Le marquage traduit bien la valeur auto- agressive de ce passage à l’acte, lequel procure une décharge tensionnelle, tout comme l’acte de boire chez l’alcoolique, la fugue, le délit ou la tentative de suicide.

Il faut rajouter que le recours au marquage se fait chaque fois que l’identité personnelle est menacée, surtout à l’adolescence, où la crise identification bouleverse le moi, qui se restructure dans la mouvance propre à cette période.

Aussi, 62 % des automutilés, 51.5 % des auto-brûlés, 11.5 % de ceux qui ont des piercing, et 48.5 % des tatoués sont quête d’affirmation de soi, et utilisent le marquage corporel comme moyen. Si certains adolescents expriment le besoin demarquer leur peau dans une dynamique d’affirmation de soi. N’y a-t-il pas là matière à penser plus finement la question de l’insécurité si le danger n’est pas seulement d’être agressé par un autre, si l’angoisse peut conduire à se faire mal à soi-même ?
Ce qui nous laisse penser que la raison profonde des marquages corporels comme rites de passage réside, peut-être dans l’angoisse de séparation, dont la première expérience se trouve chez l’enfant par l’absence de la mère, sachant que les liens ne sont jamais complètement rompus.

On touche ici plus particulièrement au rôle dévolu classiquement à la relation à la mère ou à la personne qui en assure la fonction. On est aussi dans le registre des toutes premières relations d’attachement. Certains modèles d’attachement, jouent- t- ils un rôle dans l’émergence de processus psychopathologiques à l’adolescence, à savoir le marquage corporel 

Les marques corporelles traduisent le fait que l’individu peut faire ce qu’il entend de son corps et marquent donc la volonté d’indépendance. Décider de se faire tatouer ou percer est une initiative personnelle pour afficher l’appartenance à soi, l’individu prend symboliquement possession de son corps. C’est une sorte de signature sur soi pour affirmer son identité choisie. Les jeunes, qui sont les premiers consommateurs, veulent inconsciemment rompre le lien de dépendance avec les parents pour afficher la stricte appartenance à soi. Le corps donné par les parents doit être modifié pour le rendre soi-même.

Et ce, en l’absence d’autres vecteurs d’extériorisation de leurs frustrations. Ce ne serait peut-être pas faux de percevoir dans cet acte une forme de recherche de soi et de son identité profonde… même de la manière la plus inconsciente. Il n’est plus question de la finalité esthétique et séductrice des formes de marquages, mais d’une expression visible de la douleur de souffrance psychologique.

En conclusion, le marquage contemporain se réfère à une histoire individuelle ou à celle d’un groupe restreint, il est le désir de communication et une recherche identitaire au travers de soi-même ou d’un groupe. Aujourd’hui c’est plus une pratique narcissique et individuelle alors que dans les sociétés traditionnelles il y avait un équilibre entre l’identité et l’appartenance à une collectivité.

  1. Le Breton D., « Tatouages et piercings… Un bricolage identitaire ? » in « Le souci du corps », Sciences Humaines, n°132, novembre 2002
  2. Merdaci M., Une psychopathologie du champ Algérien, Eléments de clinique sociale, OPU, Alger, 2010, p57
  3. Anzieu D. Le Moi-peau. Ed. Dunod, Coll. Psychismes, Paris, 1985.
  4. Pommereau X. Ado à fleur de peau. Ce que révèle son apparence. Ed. A. Michel, Paris, 2006
  5. Merdaci M., Une psychopathologie du champs algérien, Eléments de clinique sociale, OPU, Alger, 2010, p55.
  6. LE BRETON D. Scarification adolescentes. Enfances & Psy 2006 ; 32 : 45-57
  7. Merdaci M., Une psychopathologie du champs algérien, Eléments de clinique sociale, OPU, Alger, 2010, p55.
  8. Merdaci M., Une psychopathologie du champs algérien, Eléments de clinique sociale, OPU, Alger, 2010, p55.

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