Le masque, entre soi et l’autre

Accompagner les personnes adoptées à Espace adoption, de l'individu au collectif

Daria MICHEL-SCOTTI

Daria Michel-Scotti est Ethno-psychologue FSP-SSP, Espace Adoption, Genève.

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Pour citer cet article :

https://revuelautre.com/colloque/intervention-colloque/le-masque-entre-soi-et-lautre/

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D’un point de vue transculturel, le masque est un objet qui a de multiples fonctions : il permet d’exprimer un sentiment, de rendre visible ce qui ne l’est pas, mais aussi de dissimuler, de protéger ou encore de transformer son identité.

Dans l’accompagnement individuel des jeunes adultes adoptés, le masque peut être utilisé comme une métaphore pour penser les enjeux identitaires propres à cette filiation. Dans le cadre d’un atelier destiné aux enfants, la création d’un masque, et sa mise en jeu, ouvre la possibilité de donner forme et d’habiter un double imaginaire, souvent porteur d’altérité culturelle, tout en s’affiliant à un groupe de pairs.

Ces exemples soulignent l’intérêt qu’il y a, dans le champ de l’adoption, à convoquer le collectif et proposer des espaces de soutien multiples, qui permettent d’explorer le registre de l’identité comme celui de l’altérité.

« Les masques représentent une classe empirique d’artefacts censés voiler ou déguiser l’identité de leur porteur, ainsi qu’à rendre, de façon durable ou éphémère, matériellement présente une entité normalement invisible ou certaines de ses propriétés. » A.-C. Taylor


 

Le masque apparaît comme un objet de réflexion intéressant à penser en lien avec l’adoption, entre filiation et affiliation. Objet transculturel par excellence, le masque relie l’anthropologie et la psychologie. Comme objet créé ou comme métaphore, il se retrouve dans différentes expériences tirées de ma pratique d’ethno-psychologue au sein d’Espace adoption, à Genève. 

D’un point de vue anthropologique, les masques qu’on porte sur soi ici et ailleurs montre qu’il s’agit d’un objet :

  • Ambigu et paradoxal : il révèle et dissimule, cache et identifie celui qui le porte, se situe entre l’être et le paraître.
  • Situé à l’interface entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’individu et le groupe.
  • Qui relie le monde visible et invisible, les morts et les vivants, l’humain et l’animal.
  • Qui peut être sacré ou profane, de divertissement ou de rituel.
  • Qui permet la transgression, l’inversion des règles sociales.

En psychologie, il est plutôt question des masques qu’on porte en soi que sur soi.
Le masque n’occupe pas une place particulière dans la pensée freudienne, mais il peut être utilisé pour symboliser des représentations inconscientes ou certains mécanismes de défense tels que le clivage ou le refoulement. Chez Jung, le masque se rattache à la persona, un archétype qui représente le masque social que nous portons tous.

Le faux soi de Winnicott correspond à la notion jungienne de persona : c’est en quelque sorte la face socialisée de l’individu, à distinguer du faux soi pathologique ou « fausse personnalité ».

Ce deuxième type de faux self s’organise pour préserver l’individu qui se développe dans des conditions insuffisamment bonnes. Il réagit alors en fonction des contraintes de son environnement et non de ses besoins propres qui lui deviennent étrangers. La spontanéité ou la créativité, de même que l’authenticité dans les relations aux autres ne font pas partie de ses expériences, contrairement au sentiment d’être vide et sans affects. Pour certains, une crainte de l’effondrement s’exprime sous la forme d’une peur de devenir fou : « Le faux self protège le vrai self qu’il masque en réagissant à sa place aux carences d’adaptation et en se conformant aux demandes. »1 Le faux-self dans sa dimension pathologique témoigne d’une sur-adaptation qui est une formation réactionnelle aux contraintes de l’environnement.

Comme le masque, le Moi-peau défini par Didier Anzieu se situe à l’interface entre l’intériorité et l’extériorité d’un sujet. Il n’est cependant pas un objet, mais une fonction qui consiste à contenir, donner forme et donner sens à certains éléments psychiques telles que les émotions, les angoisses, les conflits. 

La pensée d’Anzieu a connu un important développement au niveau de l’étude des enveloppes groupales, familiales, culturelles ou institutionnelles. René Kaës en particulier s’est intéressé à comprendre les relations complexes qui articulent le sujet singulier, les liens intersubjectifs et les ensembles complexes. Tout individu est sujet des groupes dont il est constitué et qu’il constitue, par l’intermédiaire d’identifications premières, dans le cadre de la filiation, et d’identifications secondaires à certains groupes d’affiliation extra-familiaux.

La conflictualité centrale se situe selon Kaës entre la nécessité d’être à la fois soi même et membre d’un groupe. Les exigences des groupes d’affiliation peuvent entrer en opposition avec celles du groupe de filiation. La clinique des états limites ou des situation de crise et rupture identitaire montre l’impact de la défaillance des cadres groupaux ou culturels constituant l’arrière fond de cette articulation complexe.

Cette conception sous-tend également la notion d’enveloppe culturelle développée par Tobie Nathan en lien avec la création du dispositif clinique ethnopsychiatrique que l’on connaît. Le groupe de co-thérapeutes, d’origines culturelles diverses, fonctionne ici comme un contenant qui relance chez le patient l’activité symbolique et la capacité de penser. La clinique des migrants montre en effet que l’expérience migratoire entraîne une perte de l’enveloppe culturelle et    génère une certaine ambiguïté identitaire, incertitude d’appartenance, parfois le sentiment d’une identité floue ou clivée, suspendue ou perdue entre le pays d’origine et le pays d’accueil, des mondes différents voire contradictoires mais qu’il faut articuler en permanence.  

Etre adopté : quels défis pour la construction de l’identité ?

Nombre de cliniciens et de chercheurs ont montré que les personnes adoptées souffrent d’une atteinte narcissique tributaire d’un vécu fait de ruptures des liens précoces, voire de carences affectives ou de situations plus ou moins traumatiques. Cette fragilité touche aux fondements de l’identité. Elle peut, dans certains contextes, entraîner une forme de sur-adaptation ou la construction d’une fausse personnalité par crainte d’être rejeté.

En outre, dans une vision systémique, la loyauté aux parents adoptifs est parfois si forte que les différences personnelles sont rejetées au profit du conformisme familial. Alors qu’idéalement, les deux origines devraient pouvoir coexister, être reconnues sans entrer en concurrence.

Au delà de cette double appartenance filiative, une dualité existe aussi en termes de références identitaires groupales : comme tout migrant, les personnes adoptées sont porteuses d’une double appartenance identitaire, d’un ici qui s’articule à un ailleurs.
Elles ont cependant une expérience migratoire spécifique et quittent leur culture d’origine avant d’avoir pu l’intégrer, sans l’étayage d’un groupe familial porteur de la même origine. Elles s’identifient donc plus à la culture de leur deuxième pays qu’elles intègrent rapidement aux dépens de leur première enculturation.

L’identité personnelle des personnes adoptées reflète cette dualité fondamentale sur la base de laquelle elle se construit tout au long d’un parcours de vie singulier. Ainsi, c’est sur le plan de l’identité groupale particulière d’être adopté, différente de celle des migrants traditionnels, que l’on constate un certain manque d’étayage et de portage culturel.

Pascal Roman parle à ce propos de ruptures filiatives et de ruptures sur le plan de l’affiliations aux groupes d’appartenance. Selon lui, les contenants symboliques et culturels encadrant l’expérience de l’adoption sont défaillants et s’ajoutent aux ruptures antérieures vécues par l’enfant. Celui-ci tendrait à avoir de la difficulté à aborder le sujet de ses origines ou de l’adoption, à éviter les différences et la conflictualité au sein de la famille pour maintenir le lien à tout prix. D’où l’importance de construire des cadres contenants et permettant l’expression de la souffrance spécifique des parents comme des enfants. Ne pas l’autoriser renforcerait, selon Roman, les crises potentielles à l’adolescence.

Le psychanalyste et pédagogue Jacques Lévine va dans le même sens lorsqu’il écrit :

« L’enfant adopté doit intégrer psychiquement qu’il appartient à trois familles en même temps et non à une seule comme les autres enfants : celle des géniteurs, celle des adoptants, celle des enfants adoptés. C’est cette triple appartenance qui définit au plus près l’identité de l’enfant adopté. »2

Il convient donc d’interroger « les codes symboliques culturels destinés à encadrer et légitimer culturellement les pratiques d’adoption. »3 Sur le plan des groupes d’affiliation ou d’identification secondaire, il faut relever ici l’utilité des associations d’adoptés, d’adoptants ou de familles adoptives, de plus en plus nombreuses et souvent rassemblées autour des cultures d’origine des enfants. Elles semblent avoir comme fonction essentielle la mise en commun d’une expérience et l’ouverture d’un champ des possibles sur le plan des modèles d’identification disponibles.

Espace adoption, lieu de soutien et d’échange au singulier-pluriel

Dans le cadre du travail d’accompagnement aux jeunes adultes adoptés que je propose au sein d’Espace adoption, j’ai été plusieurs fois confrontée à des situations où l’adoption n’était pas visible, où les frères et les soeurs étaient des enfants biologiques et où l’une des difficultés exprimées était de ne pas pouvoir faire reconnaître sa différence, sa spécificité identitaire au sein de la famille. A l’intérieur de soi, derrière un masque de conformisme, prédominait un sentiment de vide affectif, des émotions retenues et vécues comme particulièrement effrayantes.

Dans ce contexte, le masque a pu représenter une métaphore opérante permettant une nouvelle mise en récit de cette souffrance identitaire singulière, en lien avec le vécu de l’adoption : la forme même du masque reflète la dualité ressentie en soi, entre soi et l’autre, entre ce qu’on montre et ce qu’on cache. Elle représente aussi ce qui est refoulé, son identité particulière, à la fois semblable et différente, au profit d’un idéal parfois tyrannique de conformisme social ou familial.

Le masque comme objet symbolique est présent également dans les ateliers d’expression de soi par la créativité, une activité que je développe depuis 2007, en collaboration avec une art-thérapeute. Ouvert à un groupe de six enfants entre cinq et douze ans, il s’agit d’un dispositif qui propose un cadre agissant comme un contenant physique, social et psychique où l’expression de contenus psychiques se fait par l’intermédiaire du jeu et de la créativité plastique ou narrative.

Ce cadre est suffisamment contenant, continu et sécurisant pour permettre le déploiement du langage de imaginaire et du jeu, mais aussi des relations interpersonnelles et des échanges. Il a aussi pour fonction d’apporter un étayage groupal aux enfants qui y participent : les ateliers contribuent en effet à créer un groupe d’affiliation, d’identification secondaire où la mise en commun de l’expérience migratoire et identitaire est possible.
La problématique de l’identité s’exprime ici à travers les incessants jeux de comparaison, d’identification et de différenciation aux autres, mais aussi par l’intermédiaires des propositions créatives.

Dans l’atelier de premier cycle, nous proposons aux enfants de métaphoriser le voyage du pays d’origine au pays d’adoption par l’intermédiaire d’un personnage et d’autres objets créés et animés. Dans le cadre de l’atelier de deuxième cycle, nous les invitons à imaginer, créer puis porter le masque d’un personnage imaginaire qu’ils incarnent dans le jeu.

Le déguisement à travers le masque procure à l’enfant un support identitaire et fonctionne comme une image virtuelle de soi. A travers sa mise en jeu, il peut faire l’expérience d’une identité à laquelle il n’a pas, plus ou pas encore accès. L’enfant se déguise dans le but de ressembler aux personnes qu’il idéalise, à ses différents objets d’identification, primaires et secondaires, mais aussi aux personnages du roman familial imaginaire qu’il est amené à élaborer dans cette période particulière de son développement.

Les masques réalisés dans nos ateliers sont ainsi souvent porteurs d’une altérité qui s’exprime par des éléments phénotypiques ou culturels relatifs à l’ailleurs géographique dont proviennent les enfants. Ce sont des visages qui portent des plumes, des peintures corporelles, parfois des bindis, des noms aux consonances africaines, asiatiques, diverses couleurs de peau et différentes coiffures, voiles ou tresses.

Le masque, dans son ambivalence, permettrait-il ici :

  • de mettre en jeu d’autres aspects de son identité que l’on cache habituellement,  dans une transgression autorisée ?
  • de se montrer mais aussi de se voir autrement, avec la part de soi qui échappe, reste étrangère, inconnue ?
  • de s’appuyer sur l’autre comme même que soi pour affirmer son identité d’adopté, multiple et colorée ?
  • de se dévoiler dans son altérité tout en se protégeant de la crainte d’être non conforme aux attentes des autres ?
  • de relier l’ici, maintenant à l’ailleurs, l’autrefois ? Présent et le passé, proche et le lointain, le visible et l’invisible ?

Le regard de l’art-thérapie pourrait nous aider à saisir la dimension plus intra-psychique ou psychodynamique de ce travail :

Quelle forme donne-t-on aux masques qu’on porte en soi et pourquoi ? Quels processus sont en jeu dans l’acte créatif en lui-même ? 

Qu’exprime-t-on de ses mouvements intérieurs par l’intermédiaire de cette expérience ? Sa dualité identitaire et filiative ? Son besoin d’affiliation ? La projection d’un idéal de soi ? D’un double imaginaire ? Le phantasme d’objets perdus dont on porte le deuil ?

Autant de questions et d’hypothèses que ma collègue art-thérapeute pourrait, à une autre occasion, contribuer à éclairer et approfondir, afin de mesurer l’effet transformateur de cette expérience.

« Les masques et les déguisements peuvent être placés en décoration, ici ou là. Dés lors qu’ils sont pris en considération, pris en main, qu’ils traversent un récit de rêve, qu’ils occupent la scène du rêve-éveillé, ils se trouvent participer à des actions, à des actions concrètes mais également des actions de base de l’échange relationnel : ils ont la particularité de pouvoir jouer en même temps des fonctions contraires : cacher et montrer, voiler et dévoiler. Pour autant que ces fonctions ne soient pas toutes à l’oeuvre, uniquement dans le Réel mais qu’on puisse utiliser le versant symbolique et que l’imaginaire leur permette ainsi de doubler le réel, d’en augmenter les possibilités ». 4

  1. De Parseval, p. 127.
  2. Dahoun, p.50.
  3. Roman, p.  198.
  4. Simond, p. 120.

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