Familles dans la tourmente : Gaza, Freetown, Banda Aceh

Christian LACHAL

Christian Lachal est Psychiatre, pédopsychiatre et psychanalyste à Clermont-Ferrand, Ex-consultant International pour MSF, Chargé de cours à l'Université de Paris XIII, attaché à l'Hôpital Avicenne, Bobigny, membre du comité de rédaction de la revue L'autre.

Lachal C., Asensi H. : L’enfant et l’exil / l’enfant et la guerre ; In Parents et bébés du monde : Rituels et premiers liens , sous la direction de  Jacques Besson et Mireille Galtier . Spirale, Mai 2011.

Lachal  C. Le partage du traumatisme ; Contre-transferts avec les patients traumatisés. La Pensée sauvage, collection Trauma, 2006.

Lachal C. Les signes de l’identité d’espèce. In Journal Français de Psychiatrie, n° 24 : Le corps et ses marques ; p. 51-55. Eres Editions, Mars 2006.

Lachal C. Ouss-Ryngaert et Marie-Rose Moro et al. Comprendre et soigner le trauma en situation humanitaire. Dunod ; 2003.

Lachal C. Le comportement de privation hostile, L’autre, Revue transculturelle. Ed. La Pensée Sauvage, n°1, Juin 2000.

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https://revuelautre.com/colloque/intervention-colloque/familles-dans-la-tourmente-gaza-freetown-banda-aceh/

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Dans les guerres, les catastrophes, les familles se situent comme un espace transitionnel entre la personne, enfant, adolescent, adulte et la société. La société est comme un corps malade, dérégulé, souffrant et la famille un poumon qui se contracte, se rétracte et se dilate au fur et à mesure des événements.

L’événement prend le pas sur la continuité et la vie se joue au présent, rarement dans une anticipation rendue difficile du fait de l’omniprésence de la mort. La mort devient en effet un opérateur social, au-delà de tout principe de régulation, (de plaisir).  Cela entraîne une modification des valeurs et donc des règles sociales, des idéaux. La  famille n’échappe pas à ce bouleversement, comme un cheval de Troie, la mort s’introduit en son enceinte, ainsi de cette famille, touchée par le Tsunami de 2005 en Indonésie : On le voit, 2 jeunes femmes sont mortes. Une fillette a disparu et son corps sera retrouvé au moment où nous discutons avec son oncle qui lui a survécu. Une autre est morte avec sa mère. Mais l’ampleur du drame dépasse le dénombrement des victimes, elle atteint une intensité apocalyptique et ne reste pas cantonnée au cercle familial.

Après le tremblement de terre de Haïti, la question de l’adoption est devenue brûlante. Après le Tsunami, le gouvernement a mis un certain temps à accepter que les ONG rentrent dans la province de Banda Aceh de peur que les étrangers (Boulés) enlèvent des enfants isolés ou orphelins. Ce fantasme d’enlèvement est réactivé par les séparations brutales, les arrachements, privations dont les familles sont victimes. Ainsi de SAFWAN : comme le reste de la famille, il est content que l’on ait retrouvé le corps de sa nièce, Adna, car il avait peur qu’elle ait été enlevée par d’autres personnes. Il raconte ce qui lui est arrivé pendant le tsunami : il était avec ses amis puis il y a eu le tremblement de terre. Au moment des vagues, il essayait de s’accrocher à un bananier, mais c’était difficile. Il a essayé d’attraper sa nièce mais il y a eu une deuxième vague et lorsqu’il a émergé, il n’y avait plus sa nièce : il a tout de suite pensé qu’elle était morte et qu’il allait mourir aussi. Le corps d’Adna a été pendant la période ou nous suivions cette famille, sa mère la cherchait tous les jours sur les plages. En même temps, il nous dit qu’il a perdu, lors du tsunami, 100 personnes parentes : il compte là des oncles, tantes, cousins, cousines, neveux et nièces mais aussi des amis proches, des voisins, des camarades d’école et ces liens d’affiliation (au village, à l’école, à la classe d’âge) sont comptabilisés comme parents. Les logiques de filiation, d’affiliation et d’adoption (enlèvement) sont présentes  à l’esprit de Safwan. Pour lui, comme un poumon gonflé, la famille est élargie, car il apparaît bien dans ces circonstances que la famille, c’est la parenté, les liens de filiation, de germanité mais aussi  les bras qui portent, la pièce, la maison, le village, l’école et qu’il est difficile de saisir le point où, de la filiation, on bascule dans l’affiliation.
Nous allons essayer d’approcher, dans cette communication, comment les liens de filiation et d’affiliation peuvent, dans des contextes dramatiques, être mis à nu, attaqués, mêlés et dénudés.

L’attention s’est d’abord portée, de façon évidente, vers les liens de filiation Ainsi, de nombreuses études ont été consacrées aux familles prises dans la tourmente des guerres, des catastrophes, des situations de vie délétères comme la très grande pauvreté . Certaines représentations sont devenues prégnantes dans nos esprits de cliniciens et de chercheurs :

  • La famille qui protège.
  • Le danger des séparations.
  • La famille qui traite bien, ou  maltraite, prive, carence, abuse.
  • Les répercussions des traumatismes psychologiques sur les individus et leur entourage.
  • Le constat des enfants, puis des bébés traumatisés
  • La famille qui transmet l’état post-traumatique, le « traumatisme »)  de façon directe ou transgénérationnelle.
  • La famille vulnérable et la famille comme tuteur de résilience.
  • La notion récente de trauma relationnel qui reprend sous un autre angle ces différents aspects.

Derrière ces représentations, ces figures, des mécanismes sont en jeu. Il faudrait prendre en compte ce qui relève de l’impact du social , du contexte spécifique de guerre ou de catastrophe, de l’événementiel, donc, sur la famille, sur les membres de la famille, des réorganisations propres aux familles, du plan fantasmatique.
Après avoir reprécisé les termes utilisés dans ce colloque, filiation, affiliation, adoption, j’essaierai de discuter certains de ces mécanismes et processus.

 Filiations, Affiliations, Adoptions

Reprenons de façon succincte les définitions de ces termes : filiation, affiliation, adoption.
Affiliation : Du latin affiliatio, dérivé du verbe affiliare (« adopter pour fils » ; composé du préfixe ad-vers , préfixe indiquant le but de l’action, le lieu où l’on va) et de filiare, verbe formé à partir de filius (« fils »)) avec le suffixe -atio. On voit d’emblée que cette définition étymologique ouvre à toutes les ambiguïtés puisqu’elle mélange filiation, affiliation  et adoption !

Filiation:La filiation est le principe gouvernant la transmission de la parenté lorsqu’une personne descend d’une autre.
Elle comprenait, en droit français, trois types de filiation différents : la filiation légitime, la filiation naturelle et la filiation adoptive ; les deux premiers sont en cours d’unification légale sous le concept de filiation biologique. En plus de la filiation au sens strict, il me semble important de considérer, dans les contexte de chaos, l’ensemble des liens de parenté, en particulier les liens de germanité.

La filiation adoptive  naît avec la création par jugement d’un lien de filiation entre deux personnes qui, sous le rapport du sang, sont généralement étrangères l’une à l’autre. On distingue l’adoption plénière et l’adoption simple.

Ce terme est aussi utilisé dans la théologie catholique pour parler de la justification. Ce terme de justification désigne en fait une forme particulière d’adoption qui est l’adoption par une communauté (l’église) et donc, de fait, une affiliation, mais rendue possible parce qu’il y a eu le sacrifice du Christ. Nous verrons le rôle du sacrifice des enfants dans les guerres, nous savons le rôle du sacrifice dans les religions : soulignons simplement que dans les deux cas il s’agit de couper les liens de parenté et de filiation au profit des liens d’appartenance à l’église, l’armée, la milice, et il est facile d’imaginer la puissance de telles affiliations lorsque la guerre et la religion ont partie liée, comme d’est le cas pour les martyrs d’Al Qaïda. La justification comme adoption introduit , on le voit, une confusion totale entre filiation et affiliation.

Ces définitions, étymologies montrent, de toute façon,  qu’il est difficile d’écarter, de disséquer  un à un ces termes de filiation, affiliation, adoption qui tissent les liens interhumains, afin d’en avoir une vue claire. Dans les guerres et les catastrophes, ces confusions de termes deviennent très importantes , en contraste avec des  mises en opposition parfois radicales , ce qui déstabilise à la fois les familles , les individus et l’organisation sociale.

Genèse du couple filiation / affiliation. On peut se demander quel est, dans la genèse des relations humaines, le départ, la partition entre filiation et affiliation. La jalousie représente sans doute l’archétype des sentiments sociaux (Lacan).L’histoire de Caïn et Abel est, à ce point de vue, édifiante. Caïn est l’aîné, Abel le cadet. Caïn l’agriculteur fait à Dieu l’offrande des meilleurs produits de sa récolte ; il est affilié aux agriculteurs. Abel le berger fait aussi une offrande à Dieu. Il lui présente sa plus belle brebis. Abel est au départ des sociétés d’élevage et du sacrifice de l’agneau qui deviendra une tradition constante dans les religions du Livre, il est affilié aux éleveurs.

Que se passe-t-il à ce moment-là ? On retient le plus souvent que Dieu préfère l’offrande d’Abel à celle de Caïn. Alors, bien sûr, Caïn fait la tête. Le Seigneur lui dit : « Pourquoi es-tu en colère ? Pourquoi y a-t-il un si grand abattement sur ton visage ? Si vous faites le bien, vous en serez récompensés. Si vous faites le mal, vous porterez aussitôt la peine de votre péché. Votre concupiscence sera sur vous mais vous la dominerez ». Alors Caïn dit à Abel : « Sortons dehors ».Que signifie ce « sortons dehors » ? peut-être sortir de la tente, du camp où les lois de l’hospitalité interdisent toute agression. Ils sortent et Caïn tue Abel : naissance de la culpabilité. Caïn est condamné à l’exil et va se fixer, faire société « A l’Est d’Eden » pour reprendre le titre du chef-d’œuvre d’Elia Kazan.
Ce qui sous-tend l’histoire, c’est la relation entre les deux frères, relation d’amour et d’identification à la fois, qui se résout dans la rivalité. Selon le texte et l’analyse qu’en a proposé Françoise Dolto dans ‘l’Evangile au risque de la psychanalyse’, Caïn se serait cru le fils de Dieu et non d’Adam, selon les dires de sa mère  (Elle dit “J’ai eu un homme avec IHVH“)
Si on lit l’histoire de Caïn (l’aîné) et Abel (le cadet) comme un mythe, certains éléments de structure se dégagent. Il y a les places de l’aîné et du cadet, leur relation au Père, et des éléments affectifs. Il y a la violence, l’acte fratricide et sa condamnation. Un des éléments est la jalousie, un autre est la préférence. La préférence est-elle la cause de la jalousie ? En tout cas, ces deux éléments affectifs sont présents…On passe, avec ces deux, de la germanité à l’ennemi.. L’ami est second par rapport à l’ennemi, il est réconciliation des rivaux ou des rivaux potentiels. Les mythes abondent de frères ennemis à la naissance des civilisations, des clans et l’on peut dire, sans trop forcer le jeu de mot, qu’affiliation est fils, fille de filiation. En tout cas, un nécessaire travail de liaison est nécessaire, tout au long de la vie, entre les deux types de liens : c’est le prix de l’équilibre psychique de tout individu.

Conflits de loyauté entre filiation et affiliation
Premier exemple : Metallun, petit bourg agricole près de Jenin , Cisjordanie

Une jeune fille de 20 ans, s’est faite sauter avec une ceinture d’explosifs il y a un mois, dans une ville israélienne, Afula : c’est donc une « Isti Chaadi »1. Cette jeune fille que nous appellerons Najah avait un bon background scolaire et la famille n’a pas anticipé ce qui allait se passer. Il faut noter cependant que le frère de la jeune fille est en prison pour plusieurs condamnations à des peines de 30 à 40 ans chacune et qu’il s’agit donc d’une famille très engagée dans la lutte. Après l’attentat à Afula, l’Armée israélienne a détruit la maison et les soldats viennent régulièrement constater que la famille n’essaie pas de reconstruire. Nous sommes allés sur le lieu rencontrer la mère de la jeune fille.

L’enterrement des suicide-bombers est toujours célébré comme une sorte de fête qui empêche toute possibilité d’exprimer le chagrin et le détresse. Il y a une période de deuil de 40 jours. Depuis cette période , la mère a surtout exprimé une sorte de colère noire contre sa fille. Elle dit : « tout le monde à la maison est brûlé ! comment ma fille a pu me faire çà ? les enfants aussi sont brûlés ! » Les enfants , petits frères et sœurs de Najah passent leur temps à construire et détruire des maisons avec de la terre. La mère accepte l’idée qu’ils aient besoin d’une aide psychologique. Mais c’est surtout cette colère contre sa fille qui prédomine, le fait que la communauté, les voisins viennent la voir et lui renouvellent l’interdiction de reconstruire ou de déblayer la maison, de peur que les Israéliens ne s’en prennent aussi à eux : on voit donc que l’attitude collective face à ces comportements des suicide-bombers n’est pas homogène, ce qui renforce l’isolement, l’exclusion de ces familles par rapport à leur communauté, phénomène courant dans les situations ou la résistance incarne ce qui fait courir un risque au groupe et non ce qui le protège.

La jeune fille a sans doute fixé sa conduite sur la cause de son frère, lui-même pris dans des affiliations de guerre. La mère est tenue à l’affiliation culturelle pour le temps du deuil, mais ensuite, elle se révolte contre ces affiliations qui lui ont fait perdre ses deux aînés l’une morte et l’autre en prison.
Pour la mère, il y a une impossibilité actuelle à admettre la logique d’affiliation. Sa fille, par son geste, a transgressé la filiation, la privant , elle, de cette chaîne de vie. Elle hait le tribut exigé par le Minotaure de la guerre, les célébrations du deuil collectif…

Deuxième exemple : Gaza Strip, Octobre 2000 : Zoher est aussi un Chaïd, mais pas un Isti Chaadi

Les médias présentent les martyrs comme des illuminés préparés par les fanatiques islamiques ou les cadres manipulateurs de Hamas ou du Djihad Islamique. Est-ce que l’histoire de Zoher correspond à ce standard, qui implique une vision apocalyptique, eschatologique du monde ?

Zoher avait fait la Première Intifada. Il avait été en prison à deux reprises , une première fois pendant 2 ans et demi ; une deuxième fois pendant 1 an et demi.
Deux deuils ont frappé la famille récemment : une de ses belle-sœurs et, surtout, le décès de sa mère en Février de cette année. Décrit comme de caractère taciturne ( séquelles de ses années de prison ?), Zoher était par contre très proche de sa mère et parlait avec elle.

Zoher allait aux lieux d’affrontement, à Netzarim, mais en même temps il poursuivait son travail de plombier : il ne montrait pas un engagement plus marqué que d’autres. Un jour, il ramène un enfant blessé à l’hôpital de Shifa. Une autre fois, c’est un jeune homme de son âge qui meurt devant lui, ; il voit la tête éclatée de ce jeune, tire le corps de la zone dangereuse et l’accompagne dans l’ambulance jusqu’à Shifa. Il rentre à la maison profondément bouleversé.

A partir de ce jour, son comportement change. Il va régulièrement au cimetière pour parler avec sa mère. Il parle très peu à la maison. Il annonce qu’il rejoindra sa mère le plus tôt possible. Trois jours de suite, il se rend à Netzarim. Le troisième jour, il est photographié avec le Keffieh , transportant des cocktails Molotov. Le vendredi, pour la première fois de sa vie, il fait la prière du matin, à 5 heures. Il réussit à convaincre sa sœur de lui donner l’argent pour prendre un taxi pour se rendre à Netzarim ; elle finit par se laisser convaincre, l’angoisse au ventre, persuadée que son frère est en grand danger. Là-bas, un ami avec qui il était parti est blessé. IL l’accompagne à l’hôpital et veut retourner à Netzarim alors que la nuit tombe. Il aurait été touché d’une balle en plein front entre 17 et 18 heures.

La famille va l’attendre dans l’angoisse jusqu’à 22 heures. Comme il n’avait pas de papiers sur lui, il n’a pu être identifié à l’hôpital. Sa sœur pense l’avoir reconnu lorsqu’on a montré son cadavre aux actualités télévisées du soir.. Le lendemain matin, la famille va à Shifa. Rentrer dans la morgue pour identifier le corps n’est pas chose facile ; les femmes ne doivent pas voir le corps. Ce sont ses frères et ses tantes qui pourront, finalement, le voir.

Le frère de Zoher raconte tous ces détails comme n’importe quelle personne en deuil, en douleur, essaie de reconstituer les derniers instants du mort, les circonstances, ce qui s’est passé après. Il n’y a là aucune « martyrologie », simplement de la tristesse et de la colère.

La sœur de Zoher se joint à la discussion. C’est la plus affectée par ce deuil. C’est une jeune femme de 23 ans, toute vêtue de noir, qui se prénomme Ritam. Elle est la dernière fille de la fratrie et Zoher parlait souvent avec elle. Elle reprend les événements qui ont précédé le martyr de Zoher. Par exemple, cet enfant qu’il avait ramené à l’hôpital est finalement mort ; mais il n’était pas blessé : de quoi est-il mort ? des gaz ? Cette mort étrange avait fortement impressionné Zoher. Quand l’autre jeune est mort devant lui et qu’il l’a traîné hors du champ de tir, il a vu son cerveau ; il est rentré à la maison couvert du sang d’ Abed ( le prénom de cet adolescent). Après la mort d’Abed, il a changé de façon évidente. Elle rappelle qu’après l’intifada, il avait voulu rentrer dans la Police mais qu’il a été refusé du fait d’une ancienne blessure : il ressentait beaucoup de colère de ne pouvoir servir son Pays.

Peu à peu se reconstitue le puzzle, le cheminement qui a conduit ce jeune homme à s’auto-désigner comme martyr. La jeune sœur de Zoher a perçu cette évolution fatale, elle se sentait impuissante à lutter contre .Maintenant, elle dit que tout a changer, que s’en est bien fini des chansons d’amour des chanteurs Egyptiens que les jeunes aimaient tant . Elle se sent fière de son frère, et en même temps éprouve une colère terrible. Quand elle dit sa colère, elle se met à pleurer et la tristesse peut s’exprimer : Fierté, Colère, Tristesse, les proches des martyrs ne sont pas des fanatiques et les martyrs ont une histoire personnelle qui rejoint, à un moment donné, les Idéaux collectifs surexposés par la situation actuelle. Mais cela se fait dans un renoncement aux exigences de la filiation, aux règles de la famille. Il est significatif que Zoher, s’exposant à la mort, fasse ces aller-retour entre la tombe de sa mère et la zone d’affrontement. Il cherche une solution pour régler ensemble filiation et affiliation.

Troisième exemple : la Guerre d’Espagne

Ce patient n’a pas vécu la guerre civile, mais son histoire familiale et personnelle est marquée à jamais par ces événements tragiques. Son Grand-père, figure du communisme espagnol, avait deux filles et un fils. Vers la fin de la guerre, alors que les Républicains recrutaient des adolescents pour étoffer leurs troupes, cet homme a exigé que son fils s’engage. C’est ici l’autre face du même scénario. Le jeune homme est parti, il n’est jamais revenu, probablement mort, peut-être pas. Cette disparition a produit une souffrance inguérissable chez la mère de ce patient, et lui-même a repris à son compte cette souffrance, cette histoire, il est devenu historien.

Ces exemples montrent bien le point d’achoppement : l’affiliation, du côté de l’exigence sociale, la filiation et les liens familiaux ; l’un et l’autre s’écartent l’un de l’autre comme l’écorce du tronc et les enfants, les adolescents sont particulièrement exposés à cette entaille qui va laisser chez eux, s’ils survivent, une balafre, marque ineffaçable qui rendra compliqué, dans leur vie, le travail de liaison entre filiation et affiliation.

Intermède

On pourrait différencier la filiation comme le lien qui s’impose au sujet et l’affiliation comme le lien que le sujet choisit. Ces exemples montrent qu’il n’en est rien, à un moment donné , dans une situation que l’on peut qualifier d’épreuve subjective, un chemin est pris qui ne relève sans doute rien de particulier ou de simple au niveau d’une intentionnalité inconsciente, mais  un enchevêtrement de déterminations qui viennent acter ce « choix de Sophie ».

Un autre argument de différentiation serait le caractère fermé de la filiation et le caractère ouvert de l’affiliation. On sait que la fermeture de la filiation est empêchée, barrée par les règles de parenté, en premier lieu l’interdit de l’inceste mais aussi toutes les obligations qui structurent les formes de la parenté et de filiation et dont on sait que, même si elles ne sont pas en nombre illimité, elles sont nombreuses et déterminent bien des formes de familles selon les cultures.

A l’inverse, l’affiliation n’est pas complètement ouverte et le verbe s’affilier est transitif : on s’affilie à…  « S’affilier à » indique une certaine découpe dans l’ensemble des êtres humains, on s’affilie à un sous-ensemble et parfois au sous-ensemble d’un sous-ensemble, ce qui veut dire que si l’affiliation permet d’être ensemble avec d’autres, ces autres sont spécifiés. Cette découpe détermine un certain nombre de termes dont certains sont très utilisés aujourd’hui : appartenance, communauté, identité etc… et d’autres moins : fidélité, allégeance, trahison etc.. Ainsi, toute affiliation signifie dans le même mouvement inclusion et exclusion. C’est le même mécanisme qui œuvre au cœur de chaque individu, pour fonder sa subjectivité, le définir à la fois comme unique, identique à lui-même et différent des autres, dans un aller-retour incessant entre soi et altérité.

Ces problématiques seraient à replacer chaque fois dans un triple registre, celui du lien social, du lien familial et du lien intrapsychique. La famille est souvent l’enclos dans lequel filiation et affiliation prennent , de façon observable, ces sens contradictoires. La situation de guerre vient mettre à nu.

C’est là où nous avons quelques difficultés à penser ce qui se passe en temps de guerre. Nous avons illustré par quelques exemples l’importance de l’affiliation qui vient, dans des pays comme la Palestine où la famille et les contraintes familiales sont très fortes, supplanter ces contraintes dans des conflits de conscience très douloureux pour les personnes. Lorsque la guerre se joue entre états, communautés, factions aux idéaux distincts, les limites de l’affiliation sont, en principes, distinctes. Des cas particuliers apparaissent : par exemple, lors des guerres en ex-Yougoslavie, des familles mixtes ont éclaté du fait de l’opposition entre serbes, Croates, Bosniaques. On voit ces mêmes drames aujourd’hui entre Arménie et Azerbaïdjan, entre Ossètes, Géorgiens etc…l’affiliation vient alors fissurer l’intérieur de la famille et les filiations.

Dans de nombreux cas la famille ne représente plus une enveloppe protectrice, c’est-à-dire un pare-excitation capable de filtrer ce qui l’agresse de l’extérieur et de limiter les revendications pulsionnelles de ses membres. Ce sont alors les mythes, les tragédies antiques qui refont surface et tendent à se réaliser. Ce point a été  souligné et discuté par Freud, cette impuissance de la civilisation dont la famille est le représentant le plus tangible pour l’individu, à endiguer le pulsionnel et sa force destructrice. Nous reviendrons sur ce point plus tard, après avoir donné quelques exemples de ce que l’on peut nommer des fantasmes actés (il ne s’agit pas de passage à l’acte ou d’acting out mais de la revendication personnelle, souvent collective, parfois organisée par l’état d’agir des scènes qui d’habitude sont refoulées et d’assumer la jouissance qui s’en suit.

Les fantasmes « archaïques » actés

Les vécus de détresse du nouveau-né, vécus de jubilation et de jouissance, fantasmes d’intrusion par le tiers qui va se réactiver dans la suite en bande de Moebius du frère à l’ami, de l’ami à l’ennemi, fantasmes d’arrachement et de démantèlement du corps en morceaux. Il convient donc de revisiter la famille, dans ces périodes historiques , à partir de l’émergence crue de ces fantasmes. Rappelons que le fantasme est un scénario qui peut se développer sous plusieurs formes mais dans lequel le sujet est présent, passif, actif, spectateur, et toujours dans une recherche de satisfaction.
Par exemple, le fantasme décrit par S. Leclaire comme ‘on tue un enfant’ apparaît au grand jour dans les circonstances de la guerre, et ce sont les enfants soldats, les enfants tués par les nazis pour que jamais ils ne puissent venger leurs parents. La mère de toutes les guerres, la Guerre de Troie inaugure son départ du sacrifice d’Iphigénie par son père, chef des Armées alliées, Agamemnon : c’est la condition pour que les vents se lèvent et que la flotte puisse appareiller mais il y a bien sûr, derrière cette exigence militaire la contrainte imposée par les Dieux, le sacrifice qui autorise la guerre. C’est du moins la légende, qu’Homère ne reprend pas à son compte, et la légende connaît plusieurs versions dont certaines laissent planer le doute sur la réalité du sacrifice, mais peu importe. Il est intéressant de citer les vers de Racine :

  1. Ulysse, s’adressant à Agamemnon, déchiré par ce choix :  « Songez-y. Vous devez votre fille à la Grèce. Vous nous l’avez promise et sur cette promesse, Calchas par tous les Grecs consultés chaque jour, leur a prédit des vents l’infaillible retour ».
  2. Agamemnon :  « Ah, Seigneur, qu’éloigné du malheur qui m’opprime, votre cœur aisément se montre magnanime ! Mais que si vous voyiez ceint du bandeau mortel, votre Fils Télémaque approcher de l’autel, nous vous verrions troublé de cette affreuse image ».

Dans cet acte inaugural, le meurtre de l’enfant, le parent, le père, le roi permet que commence la guerre, que s’instaure une religion (Abraham), qu’aucun désordre n’advienne (Hérode, Pharaon). L’enfant sacrifié est merveilleux, innocent, et en même temps il nous menace : il est pour le psychanalyste la représentation de notre narcissisme premier, la première assignation et donc la forme première, incarnée,  de la filiation.

Pour s’affilier, se rattacher aux autres, il faut passer par ce sacrifice du premier narcissisme, y renoncer. Chacun va gérer, à sa façon les atermoiements et les compromis entre filiation et affiliation et il reste toujours une solution pour imaginer qu’Iphigénie est sauvée. Mais la situation de guerre fait resurgir cette problématique sous une forme radicale : celle de Sheikh Yassine, obscène vieillard paralytique qui exige, depuis Gaza, que les adolescents palestiniens deviennent martyrs, celle de Foday Sankoh, leader du R.U.F. de Sierra Leone qui prône l’enrôlement de force des enfants dans ses milices. Dans la guerre, les liens familiaux, les liens de parentés sont négligés, attaqués , rompus au profit d’affiliations.  La figure la plus détestable est alors celle du traître, l’acte le plus horrible la trahison. Mais ce mot a une curieuse étymologie : Du latin traditio (« abandon, soumission, tradition »), dérivé de trado (« abandonner, laisser » ; « enseigner »), donttradition est un doublet étymologique.

Actuellement, des enfants sont enlevés, torturés et tués, en Syrie, pour faire pression sur leurs parents. Ainsi, lorsque la société, l’Etat, la puissance reprend à son compte le fantasme « on tue un enfant », ce n’est pas dans l’espace du désir où se joue le destin du narcissisme primaire, c’est dans le réel. Mais la famille reste la matrice de cette horreur.

Les affiliations de guerre

Voici deux situations d’enfants lors de la guerre au Sierra Leone. Ces deux situations sont extrêmes, si l’on se place d’un point de vue moral, mais chacune a sa logique du point de vue psychologique et culturel :

1. Dans ce premier cas, il s’agit d’un enfant de 10 ans qui a assisté et survécu à l’amputation et au meurtre de ses deux parents . Je le rencontre dans le camp dit des amputés, à Freetown. Il fait ce dessin, cru, et se dessine, lui, sans les mains. Comme il n’est pas amputé, cette partie du dessin correspond à un fantasme, une image de son corps semblable aux corps de ses parents amputés. Cette image inconsciente correspond à une identification et le trait d’identification, l’amputation, n’a pas été créée par l’enfant, elle lui est venue de l’extérieur. Ce trait identificatoire représente l’enfant pour ses parents ou les parents pour l’enfant, en tout cas le lien entre eux, lien de filiation. Ce lien est ici sectionné et les mains coupées sont le versant réel de la main qui manque à l’enfant, versant symbolique, partie du corps représentant le manque du lien aux parents morts.

On le sait, l’identification est toujours ambivalente, première forme du lien et absorption de l’autre en soi, aliénation à l’autre et perte de l’autre, répétition du vol de l’objet transitionnel et subjectivation par le trait auquel on s’identifie. Ici, c’est aussi au bourreau que cette identification renvoie, au rabaissement des parents, à leur diminution. On peut supposer que cette forme régrédiente d’identification ne sera pas profitable à cet enfant, triste, racorni, fané et craindre qu’il ne soit  susceptible de développer un « appétit de la mort » qui prendrait une forme ou autre dans sa vie d’adulte.

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2. Dans la deuxième situation, il s’agit d’un enfant soldat parmi les milliers enlevés et enrôlés de force dans une des milices en présence : RUF, ULIMO, ASL, Kamajos …ces enfants ont souvent assisté au meurtre de leurs parents, parfois à des scènes d’amputation de leurs instituteurs ou autres figures tutélaires, ou de frères plus âgés, de camarades. Il y a eu au départ de leur vie dans les milices un arrachement, une dilacération des liens de parenté  (il n’est pas besoin d’insister pour comprendre à quel point il ne s’agit pas seulement des personnes mortes, des cadavres laissés derrière eux, mais du lien dans son entièreté, sa complexité, sa construction progressive lors de leur vie d’avant, ainsi que des affiliations au monde qui était le leur dans le village). Le tatouage du nouveau lien, au sens de la ligature, lien qui permet de fermer une plaie, d’arrêter l’hémorragie.

RUF

Ces inscriptions ont été l’objet de beaucoup de discussions, d’actions : par exemple, après la guerre, des chirurgiens sont venus opérer ces enfants et adolescents pour faire disparaître ce marquage. On peut y lire,  en même temps, la trahison et la tradition, les marques corporelles montrant l’appartenance à un clan, une ethnie et désignant, ici, ceux qui ont trahi la tradition pour devenir des enrôlés, acteurs des pires transgressions. Cette identification représente donc l’enfant comme appartenant au RUF pour les autres Sierra Léonais.
D’autres modalités d’affiliation ont été utilisées lors de cette guerre civile. Dans son recensement des identifications, Freud rappelle que la première identification, au père, est toujours seconde par rapport à l’incorporation réelle, la dévoration du père de la tribu. La dévoration comme acte de guerre, exo cannibalisme, vient, de façon fréquente rappeler et réaliser les fantasmes de dévoration : dévorer l’ennemi !

Au Brésil, les Amérindiens Tupi, exocannibales, tuaient et mangeaient leurs prisonniers à l’issue de combats avec les peuples voisins.

De nombreux rapports écrits et témoignages colligés par la section australienne des crimes de guerre du tribunal de Tōkyōet analysés par l’enquêteur William Webb (le futur juge en chef), démontrent que les soldats japonais commirent lors de laSeconde Guerre mondiale des actes de cannibalisme à l’encontre des prisonniers alliés et des populations civiles des territoires occupés. Dans certains cas, ces actes étaient motivés par la famine, mais selon l’historien Yuki Tanaka, « le cannibalisme était souvent une activité systématique menée par des escouades entières et sous le commandement d’officiers. »

Selon le témoignage de plusieurs prisonniers, comme le soldat indien Hatam Ali, les victimes étaient parfois dépecées vivantes. Les plus hauts gradés connus ayant pratiqué l’anthropophagie sont le lieutenant-général Yoshio Tachibana qui, avec onze membres de son personnel, a été jugé pour avoir fait décapiter et manger un aviateur américain en août 1944 àChichi Jima et le vice-amiral Mori, pour avoir mangé un prisonnier lors d’une réception tenue en février 1945.

En Sierra Léone un cannibalisme réel , exo-cannibalisme, a été encouragé par certains seigneurs de guerre. Voici  un extrait de l’interview d’un enfant soldat, Charlie, enrôlé à 12 ans par l’ULIMO après le meurtre de son grand-père par le RUF. Il a vécu et combattu pendant 2 ans avec ULIMO :

  • I. Qu’est-ce qu’ils faisaient des femmes capturées ?
  • C. Ils les transformaient en rebelles ensuite elles faisaient la cuisine pour les rebelles.
  • I. As-tu vu des bébés nés de femmes rebelles ?
  • C. Oui. Mais si une femme voulait s’échapper, elle devait d’abord couper le bébé… ils coupaient le bébé en deux…La mère gardait la tête et le rebelle prenait le corps. Certains rebelles cuisinent les êtres humains.
  • I. Tu as déjà mangé des humains ?
  • C. Non.
  • I. Quand vous étiez dans le bush, est-ce que tu as vu ça ?
  • C. Non…Mais j’entendais les victimes crier dans la forêt.

Il est évident , à travers de tels exemples, que l’affiliation peut relever d’un forçage. Mais la définition de l’affiliation nous a déjà conduit sur cette piste par la décomposition du terme : ad – filiare, le ad- comme une volonté qui prend comme objet l’autre pour le « faire fils ». lors des guerres et des situations sociales extraordinaires, le sujet, enfant ou adulte, homme ou femme, fille ou garçon est convoqué, assigné par le groupe ou certaines parties du groupe à s’affilier de façon inconditionnelle, d’une façon qui ne tient aucun compte des filiations et des parentés et qui est donc, par essence, transgressive , fondée sur les actes les plus interdits : meurtre des parents, viol, cannibalisme, inceste, mutilation, torture…

Ces situations d’exception ont en commun de produire des lésions du lien entre les êtres humains et, de ce fait, des altérations parfois irréversibles de l’être subjectif. Ces lésions concernent le lien social, au niveau de l’état, des différentes organisations collectives, de la religion et de la culture mais aussi, de façon plus silencieuse, elles concernent les liens intrafamiliaux et touchent aux relations intimes, entre les mères et les bébés, les maris et les épouses, les amants, les adolescents et leurs groupes d’affiliation, de même que les relations de fraternité, d’amitiés. Rappelons que sous le régime de Ceausescu, une centaine d’enfants, âgés de 9 à 16 ans avaient été recrutés comme informateurs par la Securitate (Deletant D. 2001 The Securitate legacy in Romania, In K. Williams et D. Deletant Security intelligence services in new democracies. The Czech Republic, Slovakia and Romania, Londres, Macmillan, p. 159-211). On sait,  aujourd’hui,  les ravages intrafamiliaux des exigences de délation  dans l’Allemagne de l’Est.

De l’intime à l’universel

Freud a souvent hésité sur le caractère transmis ou pas des ‘fantasmes originaires’ et l’histoire de la horde primitive avec meurtre et dévoration du père par les fils a été placée, par la plupart des analystes, dans le registre du mythe, sorte de scénario nécessaire pour que tienne l’ensemble de la théorie, Totem et Tabou étant  à la psychanalyse ce que le boson de Higgs est à la physique des particules, ce qui détermine la masse des autres particules. On aura noté au passage que si aucun ethnologue n’a découvert de structures de sociétés fondées sur une telle histoire, certains éléments de l’histoire se retrouvent dans des situations extrêmes, comme la guerre : meurtre des parents, viols des « sœurs », cannibalisme…Il semble donc que si Totem et Tabou ne se retrouve pas dans le monde extérieur, il est potentiel dans la réalité psychique.

Freud faisait du Surmoi un reste de la culpabilité éprouvée par les fils après le meurtre du père primitif. En fait, pour lui, l’origine du surmoi a toujours participé d’un double enracinement : l’un dans la phylogénèse et l’autre dans l’ontogénèse. Il reprend cette double origine du Surmoi dans la XXXI° des Nouvelles Conférences d’Introduction à la Psychanalyse (1933) et intitulée La décomposition de la personnalité psychique. Ce texte de Freud  est surtout connu pour les deux formules qu’il utilise à la toute fin de la conférence : d’une part que le travail de la psychanalyse peut se dire de la façon suivante : « Wo es war soll Ich werden » et d’autre part qu’il s’agit, au-delà de l’aspect individuel « d’un travail de civilisation, un peu comme l’assèchement du Zuyderzee. » Mais il s’agit aussi d’exposer de façon claire la deuxième topique (Moi / Ca / Surmoi) et il accorde une place toute particulière au Surmoi : d’une part comme instance psychique dont il souligne qu’il ne s’agit pas d’une abstraction mais qu’il décrit  un rapport structurel dont on peut observer la construction à travers les différentes identifications qui le constituent : au père, au père comme personnage du complexe d’Oedipe et aussi comme personnage réel, aux personnes qui viendront par la suite prendre des places idéalogènes pour l’enfant. Mais « en règle générale, les parents et les autorités qui leur sont analogues suivent dans l’éducation de l’enfant les prescriptions de leur propre surmoi » de sorte que « le surmoi de l’enfant ne s’édifie pas, d’après le modèle des parents mais d’après le surmoi parental ; il se remplit du même contenu, il devient porteur de la tradition, de toutes les valeurs à l’épreuve du temps qui se sont perpétuées de cette manière de génération en génération…Dans les idéologies du surmoi, le passé continue de vivre, la tradition de la race et du peuple, qui ne cède que lentement la place aux nouvelles modifications. » Ainsi, dépassant l’histoire de la horde primitive, Freud maintient cette idée d’un Surmoi qui es au croisement de l’histoire individuelle et familiale et de l’histoire de la culture dans laquelle grandit l’enfant. Dans le surmoi se tiennent les contraintes d’affiliation imposées par la culture et les contraintes liées à la filiation. On conçoit alors pourquoi l’attaque et la dissolution de surmoi mettent en question filiations et affiliations au point d’en arracher l’implantation dans la psyché individuelle. A l’inverse, une amplification excessive du surmoi peut conduire le sujet à s’annihiler lui-même. Ces différents aspects mériteraient plus d’approfondissements, nous ne pouvons le faire ici. D’autant qu’il reste un type d’affiliation particulier dont il faut à présent discuter.

L’affiliation à l’espèce humaine

Nous reprendrons cette hypothèse proposée par N. Zaltzman dans l’Esprit du mal, qui différencie civilisation et culture , replace le collectif dans l’individuel et pose que le travail de la culture est cette part  qui concerne la  « scène psychique individuelle » isolée « par rapport à ce qui, à l’intérieur de cette scène, est collectif et impersonnel ». « Le travail de la culture est sollicité par l’inachèvement inaugural de l’infans. » Elle situe ce travail dans l’espace entre la satisfactionpulsionnelle, héritage de l’  « espèce » et les représentations de désir inconscients nés du décalage entre satisfaction visée et satisfaction atteinte. La culture est donc, pour cette auteure, de l’ordre des représentations inconscientes émergées du désir comme causé par quelque chose de perdu. Quel est le registre de cette perte ? Nous y reviendrons, mais accordons-nous pour constater que cette ‘culture’ dont elle parle n’est pas la civilisation ou la culture définie par les sociologues et les ethnologues. Mais, comme l’écrivait J. Lacan : « toute formation humaine a pour essence, et non pour accident, de réfréner la jouissance…le principe du plaisir (doublé du principe de réalité), c’est là le frein de la jouissance ». La famille est une de ces formations humaines et comme telle, elle participe au maintient et à la transmission de la culture.
il est nécessaire de prendre en compte deux choses :

  • Le fait que la dynamique familiale sert de matrice à la construction de ces représentations inconscientes et de leurs formations secondaires que l’on appellera, donc, culture.
  • Le fait que la vie réelle de la famille intervient dans cette dynamique, d’autant plus qu’elle est marquée par les traumatismes, les deuils, les séparations et les violences et, donc, le réel de  la mort. Il s’agit là de prendre en compte comment l’évolution du contexte social lors des guerres, des catastrophes, vient jouer un rôle délétère sur la dynamique familiale.

L’extrême des attaques du lien social : l’espèce humaine :
Ainsi, dans ces contextes, les fantasmes les plus intimes sont actés, les liens de filiation et d’affiliation sont sectionnés, arrachés, chacun est soumis à quelque chose qui n’est ni la castration, ni la frustration mais la privation.

Schéma de privation/frustration/castration (In La relation d’objet, Séminaire IV LACAN J.)

L’agent de ces privation est sans loi, sans regard. Le manque, ressenti comme une amputation (d’un membre de mon corps, de ma famille, de ma maison, des compléments du corps : nourriture, habits, chaleur, sécurité, sommeil…), se traduit toujours dans le vécu corporel, même si c’est de pratiquer ma religion dont je suis privé. L’objet qui manque est toujours symbole de mon humanité, de mon existence d’être humain, sexué, désirant, social, inclus dans ma culture. Il est symbolique pour moi qui y suis identifié et pour l’agent qui m’en prive et tente, ainsi, de me dé-identifier, c’est-à-dire de me réduire à un numéro, un quidam. Ce qui est visé, au fond, c’est mon affiliation d’espèce.
Nous allons développer cette question de l’affiliation à l’espèce humaine qui serait le prototype de toute affiliation, processus à la fois intime et généralisé. Pour ce faire, il faut recourir à l’observable, ce qui nous montre que l’affiliation à l’espèce n’est pas une donnée intangible  (dans le sens double du terme : que l’on ne peut toucher, car invisible et sacré) puisqu’au contraire, on peut attaquer et détruire cette affiliation.

Le point ultime de cette attaque a été celui du crime contre l’humanité. Cette notion, on le sait,  est récente :
Le crime contre l’Humanité est défini par l’article 6c du statut du Tribunal militaire international de Nuremberg et appliqué pour la première fois lors du procès de Nuremberg en 1945. Il définit ainsi le crime contre l’humanité : « l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain inspirés par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et organisés en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile ».Une définition complète et détaillée est proposée par l’article 7 du Statut de Rome. L’article 7 définit onze actes constitutifs de crimes contre l’humanité, lorsqu’ils sont commis « dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre toute population civile et en connaissance de l’attaque » et, à la lumière de l’article 7 et des textes qui le précèdent, trois grands principes de droit international peuvent être dégagés qui régissent le crime contre l’humanité :

C’est le mérite de Nathalie Zaltzman (L’esprit du mal, Editions de l’Olivier, Penser / rêver) d’avoir essayé de penser le mal ou, du moins, d’analyser si le mal est pensable et dans quelle proportion la possibilité de représenter le mal participe au progrès de la culture et de l’humanité. Sa ‘dissertation’ sur le crime contre l’humanité est intéressante, soulignant l’aporie de juger des comportements inhumains. Ce qui est en question est l’extrême de l’affiliation : l’appartenance à l’espèce humaine. L’attaque de cette appartenance au genre humain (identité d’espèce, lien générique, identification ontologique) . Mais qu’est-ce que l’Humanité ? Cela devient une notion idéalisée, quelque chose au-dessus de l’humain puisque les humains accusés de crime contre l’humanité appartiennent quand même à cette humanité, sont, en tant qu’êtres humains, représentants de cette humanité. Le mal a donc tendance à devenir une sorte d’abstraction dont l’origine se situerait au-delà ou en-deçà de l’humanité.

Cette aporie a été formulée par un philosophe comme Giorgio Agamben dans l’un de ses essais ,Ce qui reste d’ Auschwitz,  et disséquée non du côté des bourreaux mais du côté des victimes. Les rescapés, seuls témoins des camps, souffrent de la honte, une honte qui est comme une soif, la soif de Tantale, inextinguible. Agamben s’interroge : d’où provient cette honte et quelles sont les réponses apportées à cette question par les penseurs ? Il écrit : le sentiment de culpabilité du rescapé est un locus classicus de la littérature sur les camps. Pourquoi les survivants qui savent rationnellement qu’ils ne sont coupables de rien, s’accusent-ils, et de quoi ? Est-ce parce qu’ils ont pris la place de vie des autres, innombrables qui sont morts devant eux ? Est-ce cette idéalisation de la survie qui n’est, dit Agamben, que la seule expression de la vie biologique ? Survie psychique et survie biologique sont-elles incompatibles ? Agamben cite le poème de Primo Lévi, Le survivant :

« Ce n’est pas ma faute si je vis et respire
Si je mange et je bois, et dors et suis vêtu. »

Le survivant peut parfois idéaliser, glorifier la survie comme telle. Terrence Des Pres, auteur de The Survivor. An anatomy of life in the Death Camps) fera de la survie l’essence-même de la vie, qui est révélée dans des situations extrêmes comme les camps. Bruno Bettelheim s’est indigné de cette conception dans un article  du New Yorker qu’il conclue par ces termes : « Seule la capacité de se sentir coupable fait de nous des êtres humains, surtout lorsque, objectivement, nous ne sommes pas coupables ». Un autre aspect développé par Agamben est l’impossibilité de l’oubli et du pardon et donc l’impossibilité de l’  « adoption – justification » qui serait (il cite Jean Amery) immorale. C’est peut-être, encore, de l’identification à l’autre, bourreau, que la victime éprouve la honte, comme si la victime prenait à sa charge cette culpabilité déniée par son tortionnaire. Pour Agamben,  la vérité de ce sentiment est au-delà , elle est plutôt ce qui est exposé au bourreau, ce que le bourreau cherche à voir et qu’il finit par voir ou ne pas voir, peu importe. De quoi s’agit-il ? On ne peut confondre avec la culpabilité, la honte a, écrit Agamben, « une cause plus cruelle et plus obscure, le témoignage d’Antelme le prouve ».

Robert Antelme, dans L’espèce humaine, décrit la fuite folle, à marche forcée, des SS et des détenus survivants de Buchenwald à Dachau, devant l’avancée des Alliés. Ceux qui ne peuvent suivre sont abattus de façon sommaire pour ne pas retarder les autres. Parfois, ces meurtres se font un peu au hasard et c’est le cas de ce jeune homme italien désigné par un SS : « Du, komme hier ! » Robert Antelme note : « C’est un autre Italien qui sort, un étudiant de Bologne. Je le connais. Je le regarde. Sa figure est devenue toute rose. Je le regarde bien. J’ai encore ce rose dans les yeux. Il reste sur le bord de la route. Lui non plus, il ne sait que faire de ses mains… Le SS qui cherchait un homme, n’importe lequel, pour faire mourir, l’avait ‘trouvé’, lui. » qui rosit lorsqu’il comprend que c’est lui qui, sans raison, sans sens, a été choisi pour être abattu . voilà comment Agamben interprète ce rose aux joues : c’est l’intimité de ce jeune homme et de son bourreau qui peut faire naître la honte. En tout cas, il ne peut s’agir, pour ce jeune homme, de la honte d’avoir survécu. Agamben écrit :« Selon toute vraisemblance, il a bien plutôt honte de devoir mourir, d’avoir été choisi n’importe comment, lui et non un autre, pour être tué. (…) L’homme, en mourant, ne trouve à sa mort d’autre sens que cette rougeur, cette honte. »

Joseph K. dans le Procès, de Kafka, ressent de la honte au moment d’être poignardé : ce n’est pas le fait de survivre, d’être impuissant, imparfait, non-héroïque qui produit la honte, c’est le fait, en tant qu’humain, et il cite Levinas, de la révélation de notre présence à nous-même (subjectivation), de notre être nu, notre vie physiologique, et la désubjectivation qui se produit du fait de notre passivité extrême dans ce moment : impossible d’assumer ce que nous sommes, au fond. Dans l’état mélancolique, la honte ressentie par le patient est toujours vécue avec un sentiment d’acuité, de dévoilement du réel de l’être humain, dans sa contingence, son absence de substance ontologique. Pour E. Levinas et pour Agamben, la honte est l’abandon à une passivité inassumable.  « Dans la honte, écrit Agamben, le sujet a donc pour seul contenu sa propre désubjectivation : témoin de sa propre débâcle, de sa propre perte comme sujet. Ce double mouvement – de subjectivation et désubjectivation en même temps- telle est la honte. » Pour Walter Benjamin, ce qui s’effraie au tréfonds de l’homme (frayeur) c’est la conscience obscure qu’il y a en lui quelque chose qui vit, et qui est si peu étranger à l’animal répugnant que celui-ci pourrait bien le reconnaître » : peur d’être reconnu par ce qui nous dégoûte.

Ces analyses croisées de la honte proposées par Agamben à partir de la lecture de différents auteurs nous permettent de saisir un point ultime de la subjectivité et du desêtre où , ce qui est perdu, c’est l’appartenance à l’espèce humaine. Le jeune étudiant italien séparé du groupe, c’est le dernier lien d’humanité qui lui restait qui lui est arraché.  Ainsi, la honte se trouve à l’extrémité de l’affiliation, à son point ultime où le sujet perçoit sa désaffiliation à l’espèce et, en quelque sorte, l’accepte, la  ré-affiliation procéderait d’une opération inverse qui reste à définir : c’est toute la question de la prise en compte de la honte dans la clinique.

Désorganisations familiales extrêmes : que faire ?

Quelques fois, les familles sont dans un état de désorganisation totale et ne peuvent plus assumer leurs rôles de matrice, de régulation, de rassurance. J’ai proposé le terme de PTFD pour décrire de telles situations extrêmes dont cette famille, à Gaza , est l’illustration : La famille est logée dans une troisième maison après que la première, puis la deuxième maison qu’ils ont habitées aient été détruites par l’armée israélienne. Il y a là une fillette de 9 ans présentant une dépression sévère avec des idées de fin du monde imminente, presqu’un syndrome de Cotard ; le père se rend régulièrement avec un de ses enfants sur le lieu de la première maison détruite par l’armée, au risque de se faire tirer comme un lapin par les soldats. Il est parfois obligé de ramper sur un terrain, sous les balles, avec l’enfant qu’il met en danger de mort. La mère a essayé à plusieurs reprises de faire exploser la maison avec les bonbonnes de gaz ménager. Elle n’est plus capable de faire quoi que ce soit, ses mains ne lui obéissent plus, elle tourne en rond et répète, exténuée, ce qui est arrivé.
Que faire ?

L’exemple du programme psychosocial européen

Cette question  ramène aux constatations et aux options fondamentales faites et prises dans la période de guerre et surtout d’après-guerre en Europe et qui ont correspondu au plus vaste programme psycho-social de tous les temps.

Dans cette période, les peuples ont été confrontés à des attaques inédites, impensables sur les liens de filiation et d’affiliation, attaques dont les noms sont extermination, Shoah, génocide, arrachement et démembrement des familles, à la fois isolement et concentration des personnes. On le sait, ces attaques ont touché toutes les formes du lien : intrapsychique, intersubjectif, intrafamilial, social, culturel, jusqu’au lien ontologique d’appartenance à l’espèce humaine évoqué plus haut.

Les dégâts provoqués sur les personnes, les familles, les sociétés, l’humanité ont bien été documentés, à partir d’un vocabulaire et de concepts  différents de ceux que nous utilisons aujourd’hui, mais le constat était le même, soulignant à la fois la gravité de ces dégâts et les capacités de résistance et de reconstruction (on dirait aujourd’hui résilience) des personnes et des groupes.
Je parle de vaste programme psychosocial en référence à ce que nous essayons d’établir, avec difficulté, dans des Pays en guerre ou en après-guerre. Ce qui s’est passé après-guerre en Europe a été mis en place par les populations elles-mêmes. Il est intéressant de revisiter ce modèle.

On peut lire par exemple le rapport2 établi en 1949 par Thérèse Brosse, Inspectrice de Santé publique, à la demande de l’UNESCO, fraîchement créée.
Elle dresse, dans un texte de haute tenue et d’une grande humanité, le tableau des problèmes de l’enfance et de l’adolescence en Europe, liés à la guerre qui vient de s’achever. Toutes les situations sont abordées :

  • L’enfance déplacée.
  • Les enfants orphelins et les enfants sans foyers.
  • Le problème de la déscolarisation et de l’instruction.
  • Les enfants cachés et les enfants rescapés des camps.

Les différents comportements observés :

  • Les déficiences physiques dont celles dues à la guerre : enfants blessés, enfants dénutris, tuberculose…
  • Les perturbations psychologiques.
  • Mais aussi est abordée l’influence de la guerre sur les idéologies de l’enfant. Dès 1947, des séminaires organisés par l’UNESCO, notamment sous la direction de Thérèse Brosse traitaient en particulier de la question de la « conscience internationale »

C’est un immense programme psychosocial à l’échelle de l’Europe, et même du monde, qui est proposé, passant par la création de l’UNESCO. Ce qui préoccupe d’emblée les adultes, c’est de réintégrer les enfants et les adolescents dans une nouvelle société et donc de les ré-affilier et en même temps de les prémunir contre des valeurs et des idéologies qui ont produit tant de destructions.
Pour ré-affilier ces jeunes, il faut leur proposer :

  • Une famille : vivre dans les DP Camps ne convient pas.
  • Un pays et une culture.
  • Une éducation
  • Des soins.
  • Un travail sur les idéologies.

Pays concernés : 28 Pays réunis à la Conférence de Lake Success sur l’enfance, le 26 Septembre 1948. « Avant d’essayer d’enseigner aux enfants du monde la fraternité et les droits de l’homme, nous devons les nourrir, les vêtir et les soigner. Il est vain de parler de démocratie à un enfant affamé » (Chester Bowles.).

Enfants concernés : en Europe, 60 millions d’enfants, répartis en 12 pays, ont besoin d’assistance. Sur 20 millions d’enfants des pays dévastés, 4 millions seulement ont pu bénéficier du Fonds de secours international, pendant 6 mois.

Similitude des problèmes recensés dans les différents pays. Pour T. Brosse, la prise en charge de ces enfants pourra se faire « sur une base de psychologie universelle en tenant compte des différences culturelles ».

Abord éducationnel de l’aide à partir du constat que ce ne sont pas tant les événements qui ont agi sur les enfants que « la répercussion de ces événements sur les liens affectifs familiaux et la séparation d’avec le cadre coutumier de sa vie qui affectent l’enfant, et par-dessus tout l’arrachement brusque à sa mère. » La conséquence la plus marquante est la perturbation profonde de la relation entre l’enfant et la génération adulte qui en a la charge. Pour les adultes de l’après-guerre, le problème qui se pose avant tout est celui de la prévention de la répétition de « semblables cataclysmes sociaux ».

La recrudescence sur tous les continents de la délinquance et de la prostitution es la première conséquence remarquée. Les ruptures du cadre social en est la  première cause.
L’enfance déplacée : Déplacés internationaux et déplacés nationaux vont poser des problèmes importants.

Les déplacés internationaux : L’OIR (Organisation Internationale pour les Réfugiés)  s’occupe en 1948 de 375.000 enfants dont 2 % sont des enfants non accompagnés. Bien sûr, l’OIR ne prend en charge qu’une faible proportion de réfugiés et l’on estime par exemple à 13 à 14 millions le nombre de réfugiés de l’est de l’Allemagne et du Volkdeutsche. En Autriche, il y a fin 1947,  500.000 réfugiés sur 7 millions d’habitants.

* Beaucoup d’enfants sont apatrides : en particulier dans des pays aux frontières changeantes comme la Pologne. A Varsovie, 58 % des enfants ont changé de nombreuses fois d’habitation, 73 % ont perdu un ou plusieurs membres de leur famille. Souvent, changement de langue, de milieu social, de culture, de religion, de nationalité (constatations au village d’enfants de Pestalozzi.

* Les enfants observés dans les camps de D.P. de l’UNRRA (United Nations Relief and Rehabilitation  Administration) montrent des signes de détresse psychologique qui sont bien repérés par les adultes qui s’en occupent : refoulements et complexes d’infériorité, sentiment d’être différent, de n’être qu’un numéro, parfois agressivité, maturité précoce contrastant avec des côtés trop enfantins ; dépression, désarroi, impossibilité de se projeter dans un futur et tentative pour écarter le passé. Pour ces enfants est reconnue la nécessité d’être rescolarisés et de se repérer comme citoyens d’un  pays. Beaucoup d’enfants fuguent, disparaissent, deviennent « vagabonds ». On note le cas particulier des enfants –notamment polonais- arrachés à leurs familles par le Reich et déplacés en Allemagne pour augmenter la population (200 .000)3.

* Ainsi, beaucoup de problèmes psychologiques sont mêlés à des questions sociales et légales. On ne peut donc pas aider ces enfants sur le plan personnel, constate l’auteure du rapport, si l’on ne règle pas la question du cadre social : « la condition sociale d’un enfant déraciné est, par définition, antipédagogique. »

Les déplacés nationaux posent des problèmes un peu différents dans la mesure où ils restent souvent en contact avec des membres de leur famille qui ont survécu à la guerre.

Ce qui étonne à la lecture de ce rapport, c’est l’ampleur et la rapidité des réponses fournies par des Pays en grande partie détruits. Au niveau des structures, ce sont toutes les formes de prise en charge des enfants en difficulté qui sont créées à cette époque. Les lois qui régissent encore nos actions d’aide et de préventions sont votées durant cette période, on peut citer, sans souci d’exhaustivité la création des métiers d’éducation et de rééducation (langage, motricité …), la protection judiciaire de la jeunesse, les consultations et les instituts médico-sociaux et médico-psycho-pédagogiques etc.. cette puissance créatrice se fonde sur une idée politique forte : refus des idéologies qui ont détruit en partie le monde et reconstruction par la jeunesse qui doit être pour cela aidée, éduquée, soignée si besoin est. A aucun moment dans ce rapport n’est évoquée la moindre limite financière alors que 1949 est l’année de la fin des tickets de rationnement et des « restrictions » sur le territoire français.

Les leviers psychologiques qui sont évoqués dans ce rapport sont nombreux mais deux prédominent : intégrer ces enfants dans des groupes (en premier lieu les rattacher à un Etat, nous l’avons noté, mais aussi toute forme de groupe auquel s’affilier)  et leur proposer des familles.  Au fond, recréer les conditions pour qu’ils retrouvent des filiations et des affiliations;On sait que ces processus ont pris parfois beaucoup de temps : pour la question des filiations, rappelons l’exemple des enfants juifs cachés  dont des travaux récents ont montré que reconstruire sa filiation peut nécessiter plusieurs décennies4 ;5.

Il est aussi beaucoup question de création, créativité pour aider ces enfants à retrouver leur devenir. Sans doute par la création est ce qui peut faire jeu égal avec la honte, aux origines du sujet6. C’est l’hypothèse optimiste que nous ferons pour conclure : la création, c’est la forme première de l’identité, qui émerge ‘entre’ et fait émerger soi et l’autre dans un mouvement d’affiliation d’espèce ; le recours à la création permet de refleurir ce premier lien et de se le représenter comme… immarcescible : qui ne flétrit jamais.

  1. il faut distinguer « se faire martyr = Isti Chaadi » et « être martyr = Chaïd ». Ceux qui se font martyr sont les personnes qui réalisent des suicides terroristes contre des Israéliens, ceux qui sont martyrs sont tombés sous les balles pendant des combats ou ont été assassinés par des attaques terroristes israéliennes. Le « statut » de la personne morte n’est pas le même au niveau symbolique, mais aussi social, et les conséquences sont différentes pour les familles (y compris en termes économiques).
  2. L’enfant victime de la guerre : Une étude de la situation européenne. UNESCO, Paris, 1949.
  3. On aura en tête l’exemple plus récent des enfants argentins adoptés par les bourreaux de leurs parents.
  4. Y. Mouchenik : Ce n’est qu’un nom sur une liste, mais c’est mon cimetière : Traumas, deuils et transmission chez les enfants juifs cachés en France pendant l’Occupation. Pensée sauvage (19 octobre 2006) ; collection Trauma
  5. M. Feldman : Entre Trauma et Protection : Quel Devenir pour les enfants juifs cachés en France (1940-1944) ? Erès (15 octobre 2009) ; Collection : La vie de l’enfant
  6. Winnicott a identifié ce processus à l’objet transitionnel dont il disait qu’il était “trouvé”

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