Brèves

© Beshr AbdulhadiSource (CC BY 2.0)

Syrie 2018, chroniques de Maryvonne Bargues

Le courage de fuir


Maryvonne BARGUES

Maryvonne BARGUES est psychiatre et travaille depuis plusieurs années avec Médecins Sans Frontières, 8 rue Saint-Sabin, 75011 Paris. Elle a réalisé de nombreuses missions dans différents pays. Du terrain, elle fait profiter proches et collègues de fragments des carnets qu’elle tient régulièrement.

Pour citer cet article :

Maryvonne BARGUES, Syrie 2018, chroniques de Maryvonne Bargues, Le courage de fuir. Repéré à https://revuelautre.com/blog/syrie-2018-chroniques-de-maryvonne-bargues/ - Revue L’autre ISSN 2259-4566

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Maryvonne Bargues est psychiatre pour plusieurs organisations humanitaires. Elle a participé à de nombreuses missions dans différents pays en guerre. À chaque mission où elle vient en aide aux populations, par ses témoignages et écrits, elle rend compte de ce qu’elle observe et de ce que lui confient ses patients.
Actuellement sur le terrain en Syrie, elle nous fait parvenir des textes que nous partageons avec vous au fur et à mesure.

 


 

Hadil a 17 ans, un enfant encore. Elle vivait avec sa famille près de Raqqa où sévissait Daesh. Le régime de Bashar, la coalition les « pourchassent » en  faisant  pleuvoir leurs engins de mort venant du ciel…

Son frère disparaît, elle va le  retrouver quelques semaines  plus tard « désarticulé » mort,  dans un sac déposé par là… Quelques jours après, son père sera tué par une frappe aérienne… Les abandonner là le frère et le père et s’enfuir est vécu comme une trahison, pourtant…

S’accentue le  climat de panique créé par toutes ces bombes qui détruisent le quartier, les rues  voisines… Leur intention de réduire la ville à l’état de ruine s’annonce. Dans la fuite, la peur d’affronter ces milices de« fous » qui au nom d’Allah réduisent les êtres en débris.

Son frère et d’autres, beaucoup d’autres…

Dans cette fuite commencent (dans la suite de la réplique du corps) et se continuent des séries de crises étiquetées épileptiques car réellement similaires dans leur expression.

C’est ainsi que je la rencontre.

Hadid  fait sobrement ce récit, elle pleure, enfin  librement… Son compagnon lui interdisait d’évoquer son père et son frère… lui demandait d’oublier… tout simplement… Ses pleurs, craignait-il, allait déclencher les« crises ».

Elle peut parler enfin d’eux et retrouver quelque chose de leur vie qui a contribué à la sienne. Un sourire revient, les rêves vont s’aligner sur ce désir de les faire revivre dans un souvenir délesté du poids du silence. Les« crises » se raréfient et sont en train de disparaître.

Maintenant c’est la vie sous une tente, à coté de milliers d’autres tentes peuplées de ces « tous » avec des vécus similaires.  Venus de Raqua comme elle, de Deir el Zor, de tous les villages avoisinants, de toute cette partie Est de la Syrie, ravagée.  Ils sont dépouillés de tout, ont tout perdu, aucun avenir ne se profile…

La plupart, comme Hadil savent que, malgré tout, leur vie ensemble vaut. Le dénuement s’accompagne d’un humour, d’une dérision. C’est ce qui leur reste.

Ils ont eu le courage de fuir, de préserver leur vie.

Hadil, le courage du dire.

Maryvonne Bargues,
Syrie avril 2018


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