Brèves

© Rainbow - Rodrigo SoldonSource (CC BY-SA 2.0)

Le voyage des petits riens

Un si beau voyage à Rio de Janeiro (Brésil)


Marie Rose MORO

Marie Rose MORO est professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université de Paris-Descartes, chef de service de la Maison de Solenn, Maison des adolescents de Cochin. Chercheure au PCPP EA 4056 Sorbonne Paris Cité, Institut de Psychologie et CESP, INSERM.

Pour citer cet article :

Marie Rose MORO, Le voyage des petits riens, Un si beau voyage à Rio de Janeiro (Brésil). Repéré à https://revuelautre.com/blog/le-voyage-des-petits-riens/ - Revue L’autre ISSN 2259-4566

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Invitée par la Société Brésilienne de Psychanalyse de Rio, j’ai donc d’abord atterri dans l’ancienne capitale fédérale, toujours aussi enchantée et luxuriante. Les collègues sont accueillants, intéressés par toutes les questions transculturelles dans un pays où la majorité des habitants sont des migrants et les discriminations sociales et culturelles très fortes.  J’ai répondu sagement au plus grand journal brésilien, Le Globo, sur l’accueil des migrants dans le monde et j’ai plaidé pour que les migrants ne soient pas les oubliés du monde.

Puis je me suis promené dans les rues en essayant de ne pas ressembler à une touriste pour ne pas me faire remarquer (c’est ainsi que m’avaient dit de faire mes amis brésiliens…). J’ai été touchée par de petites scènes du quotidien, de petits riens qui s’échangent entre parents et enfants. Je suis passée devant une école publique à l’heure de la rentrée des classes l’après-midi. Ici ne vont dans ces écoles publiques que les plus pauvres, ceux qui n’ont pas les moyens de payer une école privée, anglaise, française, allemande… C’était une école pour des enfants de six à dix ans environs. Certains parents terminaient de manger devant l’école, ils avaient pique-niqué avec leurs enfants assis sur des tissus bariolés, étendus à même le sol. D’autres ramenaient leurs enfants après avoir déjeuné à la maison ou dans un marché de la rue où on servait des petits plats traditionnels comme le picadillo (un peu de viande coupée en petits morceaux, du riz et des haricots rouges, les feijones). Nourrir ces enfants dans de bonnes conditions quand il faut survivre, est un acte de fierté pour ces parents et je le percevais dans leur position. Plus tard, j’ai aussi croisé un père qui avait amené son enfant s’entrainer au football et qui après, lui essuyait le visage avec tendresse. Ou encore cet autre père qui attendait sa fille à l’école et lorsqu’elle est sortie, elle s’est installée sur le porte bagage du vélo de son père. Elle avait une dizaine d’années, le vélo était bien petit pour elle et son père mais j’ai perçu chez son père aussi, une grande fierté de pouvoir prendre soin de sa fille. Des petits riens…

Il s’est poursuivi à Sao Paulo (Brésil), toujours des petits riens mais aussi des extrêmes

Après deux jours passés à Rio, je pars pour Sao Paulo que l’on me décrit comme plus européenne et plus austère. L’accueil y est toujours très chaleureux, attentionné et comme je suis venue déjà l’année dernière, j’y ai maintenant des amis que je retrouve avec beaucoup de plaisir Magdalena, Maria Cecilia que je connais depuis une dizaine d’années, Dédé, Bernardo, Héloïse, Tereza, Eliane et plein d’autres…  Je suis invitée ici par la Société Brésilienne de Psychanalyse de Sao Paulo, une grande société où je fais plusieurs conférences par jour, des supervisions, des cours et une conférence grand public ouverte à tous sur l’accueil des migrants.

Au Brésil, ils ont accueilli ces derniers temps beaucoup de Haïtiens et depuis peu, beaucoup de Vénézuéliens qui fuient le contexte économique désastreux de leur pays. Je me promène dans le centre historique de Sao Paulo et je suis frappée par le nombre de personnes qui dorment dans la rue. Mes amis me disent que ce sont des gens très pauvres mais aussi des usagers de crack et pour certains d’entre eux, manifestement des malades mentaux non soignés. L’un d’entre eux psalmodie des versets de la Bible avec des écouteurs sur ses oreilles. Au pied des immeubles des grandes banques dans le cœur financier de Sao Paulo, c’est pareil, contrastant avec les grands immeubles financiers, on trouve des cartoneros, en général de très jeunes gens pauvres qui ramassent tous les papiers et cartons qui trainent dans la rue pour les revendre à ceux qui les recyclent. Devant un nouveau musée d’art moderne ouvert dans une tour réhabilitée par la Mairie, de très jeunes sans chaussures, va nus pieds d’aujourd’hui, fouillent dans les poubelles pour trouver des restes qui vont leur permettre de survivre.  Et pas loin de là, d’immenses maisons et des résidences au luxe éclatant se protègent de ceux qui pourraient les menacer. Pourquoi de tels extrêmes qui génèrent de la violence ? Tous mes amis brésiliens le dénoncent mais cela se poursuit, inexorablement.

Le séjour se termine par un colloque sur l’adoption auquel je participe et pour lequel je fais la conférence de clôture sur l’adoption, situation anthropologique et transculturelle. J’entends au cours de ce colloque, un écrivain Julian qui a écrit un livre sur son frère  adopté avec l’idée que ce récit le sortira de son enfermement psychotique. Les parents de Julian ont adopté cet enfant en Argentine juste avant de fuir la dictature pour se réfugier au Brésil. Après cet exil, ils ont eu Julian, un enfant naturel. Julian a écrit merveilleusement bien sur « la fraternité en adoption » et il pose des questions bien dérangeantes sur d’où vient cet enfant adopté en Argentine dans un contexte trouble où des enfants ont été retirés à leurs parents par la dictature. Il voudrait aider son frère à se raconter une histoire qui l’aide à vivre, son histoire et comme nous disons en clinique, lui permettre une filiation narrative.

Marie Rose Moro, avril 2018

On le sait peu mais le Brésil a été le pays qui a reçu le plus d’esclaves au monde, beaucoup plus qu’aux Etats-Unis. Pour comprendre l’histoire migratoire du Brésil découvrir le documentaire Noir Brésil – Toute L’Histoire


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