Brèves

Eric Tellitocci, la langue pour me rassembler et me ressembler


Sophie MALEY

Sophie Maley est en formation de psychothérapeute, co-thérapeute, Maison des adolescents de Cochin à la consultation transculturelle, Paris.

Pour citer cet article :

MALEY S. Eric Tellitocci, la langue pour me rassembler et me ressembler. revuelautre.com ; 2019, 18 janvier.


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/blog/eric-tellitocci-la-langue-pour-me-rassembler-et-me-ressembler/

Mots clés :

Keywords:

Palabras claves:

Eric Tellitocci est né en 1965 tout au nord de la Meurthe & Moselle, à Longwy, sur une terre minière, une terre qui, au début du 20ème siècle, fut terre d’accueil pour de nombreuses familles d’éxilées venues notamment d’Europe du sud. Il y passe son enfance et son adolescence et c’est sur cette terre frontalière et métissée qu’il façonne sa sensibilité pour le social en général et l’être humain en particulier.
Après des études « Culture & Communication » option Audiovisuelle à la Faculté de lettres de Nancy, il fera ses premiers pas professionnels en télévision à RTL Luxembourg, puis à Endemol, Paf production et GTNCO. Un temps chargé de production, puis assistant à la réalisation, il passera tout naturellement derrière la caméra pour faire des films à caractère social. Ses premières réalisations auront comme thématique la migration, avec deux films de recueil de paroles et comme le résume le réalisateur, “dans l’un ce seront les propos de jeunes collégiens sur le livre de grammaire et de conjugaison bien connu des jeunes depuis plus de 50 ans, le Bled : “Le bled, ce qu’ils en disent”. L’autre est consacré à des adultes venus d’Afrique sub-saharienne qui parlent de l’entre-deux que suscite souvent la migration… ne plus être africain, et ne pas être encore français”  “Afro-blésois, en quête d’identité”. Puis il y aura « Moi, je sais courir » son premier véritable film essai-documentaire tourné sur 2 ans entre la France et le Mali. C’est après ces expériences qu’il réalise « Les Berceuses », projet majeur qu’il développe encore et toujours avec une quatrième saison en cours de construction et des projections qu’il anime sur l’ensemble du territoire et bientôt à l’étranger.

En 2017, en partenariat avec la ville de Nancy, il a également réalisé « Sur le bout de ta langue  » un nouveau documentaire où les langues ont toute la place et c’est l’occasion pour nous de revenir sur son parcours.

Revue L’autre : Eric, comment est né le projet « Sur le bout de ta langue » ?

Amandine Didelot, qui travaille à la médiathèque de la manufacture de Nancy, met en place des « heures du conte » durant lesquelles des parents qui vivent en France et qui arrivent de Russie, des Antilles, du Maroc ou d’Espagne, content à un public familial dans leur langue maternelle. Elle avait eu connaissance de l’existence des berceuses, et m’a sollicité pour qu’ensemble, nous construisions un film autour de la nécessité pour toutes les langues d’être entendues, et de du bien fondé de les faire circuler.

Revue L’autre : Combien de temps a pris ce projet ?
Une année a été nécessaire pour aller du désir de faire ce film à sa réalisation.
Avec des temps de tâtonnements, il s’est construit au fil des rencontres, le propos s’est affiné en filmant, en dérushant, comme un chemin qui s’ouvrait simplement, naturellement.

Revue L’autre : Y a t-il eu des difficultés à rencontrer les parents ? Comment ont-elles réagis à l’idée du projet ?
Toutes les personnes rencontrées participent aux heures du conte, convaincues de l’intérêt que représente cette transmission orale, il n’a pas été difficile de les convaincre de participer à ce film.
Le plus difficile fût de trouver des espaces temps de disponibilité et des lieux entre deux ouvertures des bibliothèques pour interviewer sur le pouce les protagonistes. C’est ce qui donne de la spontanéité dans le jeu des questions réponses !

Revue L’autre : Quel ont été les réactions au visionnage du film ?
L’accueil fût très positif, le parti pris de mettre en filigrane des contes dits dans diverses langues, y compris celle des personnes malentendantes, plaçant le spectateur en auditeur actif a bien fonctionné et beaucoup m’ont dit : « je ne connais pas cette langue, mais j’ai compris le conte »… Les rencontres avec les parents et leurs motivations ou histoires dans l’histoire ont également touché le spectateur, chacune-chacun des participants ont de bonnes raisons d’avoir ce désir de conter dans leur langue, elles donnent et ont du plaisir à donner, cela se ressent dans ces belles rencontres filmées. C’est du moins ce que me disent les spectateurs !

Revue L’autre : Est-ce que ce film a permis à la ville de Nancy d’ouvrir de nouvelles réflexions sur le multilinguisme ?
À ma connaissance, le service petite enfance de la Ville de Nancy va s’attacher en 2019 a travailler sur le multi linguiste dans les crèches, écoles maternelles de la ville.
Mais je n’en sais pas plus à cette heure ! À suive…

Revue L’autre : Eric Tellitocci, comme nous l’avons évoqué dans la présentation, « Sur le bout de ta langue » n’est pas votre premier film où la langue a le rôle principal, avant cela il y a eu l’expérience des berceuses, comment le projet des berceuses est né ?
En accompagnant une troupe de théâtre, La Compagnie du Hasard qui travaillait sur un projet de création entre la France et le Mali de 2008 à 2010, j’ai été subjugué par une berceuse en Lahari, langue du Congo, qu’un musicien a proposé dans le spectacle finalisant cette coopération.
Je travaillais à l’époque en Région Centre, dans les quartiers qualifiés de sensibles de Blois, où plus de 80 nationalités étaient représentées. Derrière ces barres d’immeubles, je me suis dit que des berceuses aux langues si diverses se cachaient. Autant de rondeurs dans la douceur de ces chants si différents et pourtant si universels. C’est cette sensibilité, l’amour que transmettaient des parents à leurs bébés que je voulais mettre en avant. Après une maquette, je partais à la rencontre de douze familles venues d’ailleurs, la Saison 1 des berceuses naissait. Puis il y a eu la saison 2, la 3 et je travaille sur une quatrième édition.

Revue L’autre : En tant que réalisateur, quelles réflexions ce film a permis d’explorer ?
Quand on réalise un film, c’est souvent de soi que l’on parle, consciemment ou pas !
Avec mes films sur les berceuses, je me suis rendu compte de l’importance de la transmission d’une langue quand sa famille vient d’ailleurs. La mienne vient d’Italie, mes grands-parents paternels et maternels en sont venus en 1920 pour arriver en Lorraine. La langue ne nous a pas été transmise, il fallait s’intégrer… Aujourd’hui pour des raisons personnelles je recolle à l’Italie et la langue de ce pays en est le vecteur principal, il fait désormais parti de mon quotidien, cela me permet de me rassembler, de me ressembler. Oui, quand bien même enfouie, une langue est un tuteur indispensable.

Leurs différences d’origines se croisent fréquemment : des propos de chants des pays de l’est sont les mêmes que ceux retrouvés en Afrique sub-saharienne. Il s’agit d’un bien universel, d’une relation parent/bébé qui est commune à beaucoup de nos semblables quelque soit notre lieu de naissance, le pays dans lequel on grandi. Je mesure aujourd’hui que ce patrimoine immatériel est fondamental, universel et peut cimenter les relations entre les êtres.

Revue L’autre : Pourquoi ce sujet était si important à traiter et à fixer sur la « pellicule » ?
Les discours nauséabond sur « l’autres », responsable de tant de choses m’est insupportable. Rempli de bons sentiments, mon intention était de dire que l’autre est une richesse, le bébé dont la famille vient d’ailleurs porte cette richesse, que nous nous devons de le protéger comme un bien précieux et non le montrer du doigt…

Revue L’autre : Enfin, quels sont vos projets en cours ?
Je viens de réaliser un film/outil sur les questions de Laïcité et compte animer des projections débats dans le collèges, lycée et centre sociaux culturels. (Mention spéciale du jury de l’observatoire de la la Laïcité ), accompagné par des ambassadeurs de la laïcité.
Je suis toujours à la recherche de lieux où présenter les berceuses en France et l’étranger, les faire revenir de là d’où elle viennent ». J’aime échanger avec le public sur ce que les berceuses leur raconte et apprendre de nouvelles chansons pour bébés !

Je recherche des financements pur réaliser une quatrième et dernière saison de berceuses bien choisies avant de créer un livre/objet sur ces quatre films. En plus des textes, dans leur langue avec les traductions, il y aura des anecdotes sur les rencontres avec les familles ou lors du tournage. J’ai le projet d’inviter des professionnels que je rencontre régulièrement depuis 10 ans à me parler à leur tour des berceuses pour me permettre d’apprendre sur ce que « j’ai commis » ! Du musicologue au linguiste en passant par l’ethnopsychiatrie ou l’orthophoniste, les berceuses ont beaucoup à dire en plus de ce qu’elles racontent !

Enfin, si je continue d’allier écriture (poésie surréaliste notamment) et video dans les collèges et lycée, 2019 devrait être une année durant laquelle, de retour en Lorraine après 30 ans de « vadrouille », des travaux autours des images d’archive de la sidérurgie vont me faire voyager dans l’univers où j’ai grandi, univers à préserver également, un patrimoine que j’aurais à coeur de mettre en avant pour qu’il ne soit pas oublié.

Pour retrouver toutes les infos sur les production d’Eric Tellitocci


Inscrivez-vous
à notre newsletter

Abonnez-vous à notre liste de diffusion
et recevez des nouvelles de la revue L'autre directement dans votre boîte email.

Merci pour votre inscription !