Je t'écris de...

Portrait de Françoise Héritier, le 2 octobre 2013, à Paris. (DRFP / Leemage / AFP) D.G.

Françoise Héritier, l’anthropologue dans la cité dont nous avons tant hérité…

et


Marie Rose MORO

Marie Rose MORO est professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université de Paris-Descartes, chef de service de la Maison de Solenn, Maison des adolescents de Cochin. Chercheure au PCPP EA 4056 Sorbonne Paris Cité, Institut de Psychologie et CESP, INSERM.

Claire MESTRE

Claire MESTRE est psychiatre et anthropologue, co-rédactrice en chef de la revue L’autre, membre de l’association Mana.

Pour citer cet article :

Marie Rose MORO et Claire MESTRE, Françoise Héritier, l’anthropologue dans la cité dont nous avons tant hérité…. Repéré à https://revuelautre.com/blog/francoise-heritier-lanthropologue-cite-dont-avons-tant-herite/ - Revue L’autre ISSN 2259-4566

Lien vers cet article : https://revuelautre.com/blog/francoise-heritier-lanthropologue-cite-dont-avons-tant-herite/

Mots clés :

Keywords:

Palabras claves:

Mercredi 15 novembre, nous apprenions, médusés, que la grande Françoise Héritier nous avait quittés. Nous sommes si tristes d’avoir perdu cette figure de proue, cette intellectuelle engagée dans la cité, qui aimait aussi bien les mots que les causes justes et qui les défendaient avec chaleur, sourire, modestie mais détermination et clairvoyance. Claude Lévi-Strauss disait d’elle qu’elle avait un « cerveau d’homme » comme elle l’a rappelé avec malice, il y a peu. Non non ! Elle avait le cerveau de ce qu’elle était, une femme, une grande femme qui se mettait facilement à la place des autres femmes, les défendait et aimait être leur amie1. Récemment2, elle a soutenu le mouvement « Me too » qui a permis à des femmes blessées de sortir de leur silence. Elle était à la fois d’une grande rigueur scientifique mais elle aimait aussi les déambulations de toutes sortes. Sur le plan anthropologique, elle a passé sept ans chez les Samo du Burkina Faso où elle a étudié les systèmes de parenté, les alliances matrimoniales mais aussi les représentations qu’ils avaient de leurs corps et de la circulation des humeurs ou le travail féminin du quotidien qui ne s’arrête jamais, disait-elle. Et c’est là qu’elle a décrit l’inceste du deuxième type, concept formalisé plus tard dans son livre « Les deux sœurs et leur mère. Anthropologie de l’inceste » qu’elle n’a pas osé appelé directement comme cela comme elle l’a dit à Nathalie Heinich dans un interview de 1994 publié à l’occasion de la sortie de son livre3.

Puis en 1982, elle a succédé à Claude Lévi-Strauss au Collège de France, à la Chaire d’anthropologie. Elle a été la seconde femme à rentrer au Collège après l’helléniste Jacqueline de Romilly. Son séminaire du Collège de France a vu passer bien de jeunes anthropologues portés par elle et sa curiosité insatiable. Au-delà de son concept de valence différentielle des sexes, elle a construit une véritable pensée de la différence, comme elle l’explique si simplement dans le beau film de Teri Wehn Damisch4 que l’on peut encore voir en ce moment5. Elle se disait volontiers féministe. Elle a tenté de comprendre les origines de la domination masculine, partant du corps pour expliquer comment la capacité des femmes à enfanter (des filles mais aussi des fils) a pu justifier un asservissement depuis la nuit des temps6.

Par ailleurs, elle ne rechignait jamais à s’engager dans la cité. Ainsi par exemple, de 1989 jusqu’en 1994, elle fut la première Présidente du Conseil National du Sida (CNS), dont elle restera membre jusqu’en 1998. Et comme le dit le CNS, elle marqua de sa singulière empreinte l’histoire, la culture, le langage et la réflexion de cette instance. Elle s’engagea aussi discrètement auprès des femmes et des associations féministes, mais aussi auprès des migrants ou des enfants. Elle est la marraine d’une exposition qui a lieu en ce moment à Strasbourg7 sur les productions des enfants en temps de guerres, Déflagrations8.

Elle défendait aussi bien les êtres de chair et de sang que les sociétés, avec humanisme et une grande générosité. Elle a confronté ses théories aux enjeux sociétaux concernant les femmes avec des points de vue toujours clairement argumentés : la défense de la contraception, la dénonciation du risque de marchandisation du corps des femmes pour la GPA (Gestation Pour Autrui), la défense de l’homoparentalité…

Mais elle aimait aussi les mots justes, elle aimait enlever le voile des mots pour nous permettre de mieux comprendre, de mieux percevoir le monde, ses structures et ses apories. Ces voyages aussi bien anthropologiques que littéraires, elle les faisait avec curiosité, gourmandise et ce qu’elle appelait, l’esprit d’escalier et l’enthousiasme de la débutante9. Elle aimait pleurer de rire, trinquer dans un bar d’autoroute avec des chauffeurs de poids lourds, diner avec des amis ou leur consacrer du temps… Elle imaginait la vie, sa vie dont elle ne voyait pas pourquoi elle suscitait tant d’intérêt, comme celle des autres, comme une course de haies qui se succèdent. Avec quelque chose en plus, le sel de la vie qu’elle définissait ainsi : « II y a une forme de légèreté et de grâce dans le simple fait d’exister, au-delà des occupations, au-delà des sentiments forts, au-delà des engagements, et c’est de cela que j’ai voulu rendre compte. De ce petit plus qui nous est donné à tous : le sel de la vie »10.

Je l’ai entendu expliquer ses grands concepts comme la valence différentielle des sexes ou l’inceste du deuxième type et sa philosophie de vie à mes enfants avec simplicité mais justesse. Et même petits, ils ont parfaitement compris les enjeux. Avec Françoise, on se sentait tous tellement plus intelligents, petits et grands. J’espère que nous pourrons garder ce souvenir et cette force longtemps, pour continuer ce combat qui est celui de la curiosité du monde, de la fraternité et du sel de la vie.

La revue L’autre avait fait une grande interview de Françoise Héritier en 2008 disponible en accès gratuit ainsi que sa belle voix radieuse.

Dans ces dernières semaines, on l’avait vu à la télévision et à la radio, parler de son livre qui vient de sortir chez O Jacob, Au gré des jours. Vous pouvez la voir en replay de « La grande librairie » du 9 novembre sur France 5. L’écouter en podcast de « Boomerang » du 23 octobre sur France inter et de « L’invité Culture » du 21 octobre 2017 sur France Culture.

Membre du conseil scientifique de la revue L’autre, nous lui consacrerons bientôt un numéro spécial pour tenter de dire ce que nous lui devons et montrer comment ses concepts ont enrichi ces vingt dernières années notre pensée, notre action et notre clinique transculturelle. Envoyez nous vos textes, idées, commentaires, billets d’humeur… à marie-rose.moro@aphp.fr

Paris, 20 novembre 2017

  1. Elle le redit à la fin de son dernier livre, Au gré des jours. Une ode à ses amies et une ode universelle à l’amitié comme le dit Dorothée Werner, Françoise Héritier, la clairvoyante, Hommage.
  2. Emission La Grande librairie de François Bunel sur France 5 du 9 novembre 2017.
  3. http://40ans.ehess.fr/2015/03/04/1994-francoise-heritier-et-linceste-du-deuxieme-type/
  4. La Pensée de la différence, 2008, France 5, CNRS.
  5. En replay
  6. Masculin/Féminin. La pensée de la différence, 2000, O Jacob.
  7. Médiathèque André Malraux du 6 octobre au 16 décembre 2017.
  8. 200 dessins d’enfants pendant le dernier siècle réunis par Zerane S Girardeau et le livre chez Anamosa publié avec le soutien de l’Unicef « Déflagrations, dessins d’enfants, guerres d’adultes » sous la direction de Z Girardeau.
  9. Comme on peut le voir dans Le sel de la vie, ce best seller sorti en 2012 chez O Jacob ou Au gré des jours, sorti ces jours ci chez le même éditeur.
  10. Présentation du Sel de la vie par elle-même.

Inscrivez-vous
à notre newsletter

Abonnez-vous à notre liste de diffusion
et recevez des nouvelles de la revue L'autre
directement dans votre boîte email.

Merci pour votre inscription !